—La rage? dit Bourdenois étonné. Ah! bien, oui, la rage! Je t'en moque, la rage! Je vis dans mon coin, un triste coin, et je ne déteste personne, je te prie de le croire; je n'en veux qu'à moi-même... Il y a longtemps que je ne me suis plaint comme je le fais... Mais je ne sais pas, ce matin... Qu'est-ce que ce vin-là?... J'ai mal à la tête... Je n'en bois pas tous les dimanches... Du fromage, un petit pain, de la charcuterie dans les grands jours, et de l'eau, voilà le régime. Ça ne refait pas l'estomac. Seulement de temps en temps, j'entre dans un bouillon Duval, je verse dans le bouillon un demi-septier de vin,—c'est la mesure—et j'avale le mélange, je fais chabrol, comme nous disions chez nous. Avec cela, on se soutient. Non, je n'enrage pas. Je me plains, mais je me résigne. Eh bien, quoi! ou je succomberai et ce sera fini, ou je m'en tirerai et j'oublierai vite. Tiens, sortons. Ma tête tourne. Ouf! Il fait chaud ici!
—Sortons, dit Terral en souriant.
Il paya le garçon et alla faire un tour de Bois avec Bourdenois, mais dans une voiture fermée. Bourdenois parla encore et de son amour et de ses luttes, et de sa résignation.
—Où veux-tu que je te conduise? dit enfin Terral un peu lassé.
Bourdenois allait dire son adresse. Il s'arrêta.
—Où tu voudras.
Terral le déposa sur le boulevard et le quitta sans insister. Il avait été tenté de lui glisser quelques louis dans la poche.
—Bast! se dit-il. A quoi bon? D'ailleurs à l'avenir, je prendrai garde à de pareilles rencontres! C'est un chapitre de la Morale en action, ce garçon-là. Il y a deux sortes de gens qu'il faut éviter: les coquins forcenés et les gens vertueux!
Charles Bourdenois rentra seul dans son atelier, un pauvre diable de taudis où un poële immense, veuf de charbon depuis longtemps, ne chauffait même pas en hiver les toiles, les lambeaux d'études, les plâtres et le chevalet de l'artiste. C'était une pièce assez vaste, prenant le jour par une large fenêtre vitrée avec balcon, qui donnait sur le boulevard extérieur. A la muraille étaient accrochés les différents objets qui formaient le luxe de Bourdenois, des tableaux inachevés, des croquis, un portrait de femme, un portrait en pied qu'on avait laissé pour compte à l'artiste,—accident plus commun qu'on ne pense. Le reste était bien dégarni. Les meubles en vieux chêne, un bahut et des bronzes que Bourdenois avait achetés jadis, s'étaient peu à peu dirigés vers le marchand de bric-à-brac ou le revendeur. Ce qui restait n'avait plus de valeur et sentait la misère. On avait froid au cœur en entrant-là.
Bourdenois se laissa tomber sur une façon de divan usé et crevé, laissant voir le crin qui le rembourrait et qui sortait par flocons—et, croisant les bras, il se mit à rêver. La porte d'un petit cabinet noir qu'on eût dit creusé dans un placard, laissait apercevoir le petit lit en fer, plat comme un lit de camp, où il dormait, où il oubliait, où il rêvait d'elle!