Il se sentait véritablement étourdi. Le Moulin-à-Vent avait monté à la tête du buveur d'eau; puis, cette rencontre l'avait troublé et mis hors de lui. Terral puissant, Terral riche, l'audace s'imposant à la foule, la fortune conquise par un coup de main. Il y avait de quoi ébranler la foi la mieux affermie.
—Je suis peut-être un sot, pensait Bourdenois. La lutte assidue n'est que bêtise, et quelque brutalité vaudrait mieux. Pour attirer l'attention, un coup de grosse caisse vaut mieux qu'une plainte. L'homme qui a le mieux compris son époque, c'est Mangin. Terral a joué sa vie et il a gagné. Ah! si j'osais!
—Et oser quoi? reprenait-il ensuite. Est-ce que je suis de ceux qui inventent les événements? Comment saurais-je les faire naître quand je suis incapable peut-être d'en profiter?...
Il était horriblement découragé. Ses idées se mêlaient, se heurtaient. Pour la première fois, il en avait peur. Quelle vie triste, mais calme et d'incessant labeur jusqu'alors. Sa médiocrité lui avait suffi; il ne s'était même pas révolté quand elle était devenue la misère. Maintenant, le succès de Terral le transformait. Il le sentit si bien qu'il fit un effort pour penser à autre chose. Il songea à Claire.
M. Gouvenot, le professeur, habitait avec sa fille, rue Soufflot au cinquième étage, un appartement dont le balcon donnait à la fois sur le Panthéon et sur le Luxembourg. Quatre pièces, la chambre du père, la chambre de Claire, une salle à manger qui servait de salon, une bibliothèque et une cuisine. Tout cela propre, presque gai, flamand comme avait dit Bourdenois à Terral. C'était là, dans ce paisible intérieur, que le peintre reportait sa pensée lorsqu'il voulait oublier un peu les âpretés de tous les jours.
Il évoquait le visage pur, les grands yeux noirs, le sourire confiant et pourtant mélancolique de Claire, et soudain le voilà rasséréné, plus décidé que jamais à tout braver, plus certain de réussir. M. Gouvenot accueillait avec un vif plaisir ce jeune homme qu'il avait rencontré comme par hasard et qui, de jour en jour, de conversation en conversation, lui était devenu véritablement cher. M. Gouvenot était le fils d'un conventionnel et il avait vieilli dans les idées de son père, qui avaient été celles de son enfance. Justement Bourdenois avait, parmi ses oncles maternels, un de ces proconsuls de la République que la réaction essaya d'englober dans une réprobation générale et qui furent—je ne parle pas de quelques terribles exceptions—de patients et zélés organisateurs, prêts à sacrifier leur existence et leurs intérêts au devoir, de braves gens et de bons citoyens. Il n'en avait pas fallu davantage pour que M. Gouvenot s'éprît de belle amitié pour le peintre. Le vieillard était d'ailleurs un homme confiant, communicatif, marchant désarmé dans la vie, l'œil sur son idéal, et ne regardant guères à ses pieds.
Il avait été bien des fois trompé, trahi, berné sans que sa candeur native—doublée de résolution et de fermeté—se fût un instant démentie. C'était Claire qui veillait sur lui.—C'est moi qui suis sa fille, disait-il parfois en riant. Absorbé par des travaux importants sur l'histoire de la Révolution et de la réaction thermidorienne qu'il avait entrepris d'écrire, il accumulait depuis trente ans des matériaux, des journaux, des dessins, des autographes, des brochures, les réunissait en liasses, les étiquetait, et ne se décidait jamais à mettre la main à la plume.
—Le temps n'est peut-être pas venu, disait-il doucement. Laissons marcher les choses. Plus on s'éloigne d'une époque, plus on y voit clair. Il est peut-être bien tôt!
—Ah! çà, mais, lui demandait parfois Claire, est-ce que tu vas raconter des histoires de 1789 aux élèves à qui tu donnes des répétitions?
—Eh! eh! faisait M. Gouvenot qui souriait à cette idée.