Le fait est qu'il expliquait avec complaisance les vieux auteurs latins, et qu'il s'enthousiasmait tout naïvement,—devant les enfants étonnés—aux discours de Tite-Live, aux sévérités de Tacite.
Il se morigénait ensuite et se disait:
—Vieille bête, tu auras donc toujours dix-huit ans?
Claire était déjà majeure. Mais décidée à rester et toujours aux côtés de son père. Elle ne voulait se marier que si son mari acceptait cette vie à trois. En cela Charles Bourdenois était assurément l'homme qu'elle eût choisi. Elle l'aimait et surtout l'estimait. Seulement encore fallait-il réfléchir. Entre eux deux, dès le premier jour, le maigre fantôme de la misère menaçait de se dresser. Il ne fallait pas songer à cette union—qu'elle eût souhaitée—tant que Charles ne pouvait répondre de son avenir et de l'avenir des siens.
Et le temps passait. Bourdenois, semblable à la sœur Anne du conte de fées, ne voyait rien venir. Il désespérait. Cette rencontre de Terral lui fit l'effet d'une heure d'ivresse. Il demeura pendant quelques jours la tête lourde et le cœur mal affermi. Il n'avait plus la même ardeur au travail, il lui semblait avoir bu quelque liqueur mauvaise. D'ailleurs, ce n'était plus seulement la gêne qui le torturait, c'était la faim. Oui, la faim, avec toutes ses horreurs. Bourdenois ne vendait rien, n'avait rien, ne connaissait personne, s'enfermait d'ailleurs dans son atelier comme dans son antre et se laissait dévorer par cette maladie qu'on n'a pas encore su guérir. Un matin, il sortit de sa bauge. Pourquoi? Il n'en savait rien. Ce logis farouche lui faisait peur. Il y avait deux jours qu'il n'avait mangé, et, l'avant-veille, son repas, arrosé d'eau, avait été misérable. Il se sentait l'estomac tiraillé, la tête vide, il lui semblait que les passants avaient des tournures étranges, que les voitures roulaient avec un son bizarre, que les maisons tournaient.
Il marchait au hasard, mais regardant à terre pourtant, le trottoir, les pavés, les ruisseaux.
Il se souvenait qu'autrefois il avait trouvé, en sortant de chez lui, 20 francs entre deux pavés. Il les avait donnés à un pauvre.
—Aujourd'hui, songeait-il, je les garderais et je mangerais!
Il ne savait où il allait. Il se retrouva sur les boulevards extérieurs; il s'arrêtait machinalement aux étalages des marchands de livres ou de chansons, devant les images accrochées à des cordes. Il marchait plus vite en passant devant les traiteurs ou les cafés. Puis il avait envie d'entrer, de s'asseoir, de manger et de ne point payer.
Mais il passait. Il alla ainsi jusqu'à Montmartre. Il faisait beau. Bourdenois se souvenait être venu souvent là regarder Paris au soleil couchant. La butte était envahie par des bandes d'enfants. Ils se battaient, se culbutaient ou se laissaient glisser sur leur pantalon jusqu'en bas. Toute cette joie, ce mouvement, ces cris, ces joues rouges, firent mal à Bourdenois. Il marcha encore. Les terrains devenaient vagues. Il s'arrêta sur la route de Saint-Denis, aux fortifications. Ses nerfs horriblement tendus l'avaient seuls soutenu jusqu'ici. Il s'affaissa tout à coup et tomba plutôt qu'il ne s'assit sur l'herbe.