Le soleil envoyait aux murs blancs des maisons des reflets d'or. Il s'élevait de l'herbe comme un murmure. Des oiseaux se poursuivaient et se chamaillaient dans les arbres grêles et poudreux. Bourdenois se coucha tout de son long sur l'herbe. On dut le prendre pour un homme ivre.
Il espérait dormir. Impossible. Ses entrailles le tiraillaient, appelaient, torturaient. Il se redressa sur le coude, regardant la route d'où le soleil était parti, le ciel qui se teignait de rouge, la nuit qui venait.
Un frisson le parcourait tout entier. Il se vit seul dans ce silence qui montait.
Un enfant vint à passer près de lui portant—pour son père qui travaillait près de là sans doute—du ragoût dans une gamelle et un morceau de pain sous son bras.
Bourdenois sentit cette odeur de sauce, et ses yeux dilatés virent à deux pas de lui cette nourriture qui venait.
Il eut l'idée—un éclair—de se jeter sur cet enfant, d'arracher, de voler... Brusquement il se recoucha, mordant ses poings.
—Je suis un misérable, se dit-il.
La pensée qui avait surgi lui faisait horreur. Il retomba épuisé.
C'était une torpeur étrange, une sorte d'ivresse qui s'emparait de lui. Il entendait comme des chants—là-bas, bien loin, une voix d'homme,—voulait appeler, se soulever et ne pouvait pas. Il éprouvait cette sensation bizarre qu'on a parfois en rêve. La terre manque sous vos pieds et l'on tombe brusquement—dans le vide.
L'homme qui chantait aperçut, par hasard, sur le talus, Bourdenois sans connaissance. Il fut tenté de continuer sa route, croyant avoir affaire à quelque ivrogne. Mais il vit la face pâle du jeune homme, amaigrie, creusée.—Drôle de figure, pensa-t-il. Il s'avança, se pencha sur Bourdenois et lui prit la main. Elle était comme glacée. Le pouls battait faiblement.