Ils buvaient.

La nuit finissait, la longue nuit embrasée, la nuit folle; le jour se levait, les ouvriers sortaient déjà dans les rues silencieuses, et, fous, avides encore, les lèvres cuites, ces insatiables demandaient à boire, à boire encore, toujours! Ils n'avaient plus de vin. Ils avaient bu des liqueurs précieuses, des crus princiers, des crêmes exquises, et pour apaiser cette soif terrible, le matin venu, ils buvaient encore, mais cette fois, du petit bleu, pris à la hâte chez le marchand de vins, dans la rue,—du vin âpre qui les rafraîchissait, qui les jetait à terre, çà et là, groupés d'une façon sinistre, pâles, hâves, le fard tombé, verdâtres, les bougies s'éteignant dans les bobèches qui craquaient, quelques-uns ronflant, d'autres se plaignant, geignant, d'autres pleurant. Et Terral seul, debout, regardait ces yeux plombés, ces corps écrasés, ces vaincus de l'orgie en soutenant Cachemire qui s'était affaissée entre ses bras.

VIII

Un soir, en rentrant de sa répétition, Cachemire, toute joyeuse, dit à Fernand Terral:

—Tu ne sais pas? Le théâtre répète une féerie! Il a assez de la comédie en costume moderne. C'est si bête! On aura des jupes courtes. C'est Marcelin qui va dessiner les costumes, et j'ai un rôle, oh! mais un rôle!... Six toilettes!

—Ah! fit Terral.

—Tu n'as pas l'air content?

—Moi? si fait!

Cachemire ne répliqua point. Mais elle ne s'était pas trompée. Terral avait paru contrarié; il l'était en effet, et il songeait à présent. Depuis quelque temps, d'ailleurs, il était jaloux.

Terral, à la fin, s'était pris pour Cachemire d'un amour plus profond ou du moins plus violent qu'il n'osait se l'avouer. Encore ne pouvait-il se plaindre à personne de cette chute. C'était lui-même qui avait creusé la fosse où il était tombé. A force de jouer avec la passion, il s'y était brûlé le cœur ou les sens, un peu de l'un et beaucoup des autres. Il s'était cru au-dessus de la moyenne des hommes, et la cuirasse qu'il avait endossée avait pourtant ses défauts par où les flèches pouvaient pénétrer. Ce Titan avait trouvé son maître, et cet audacieux était bien près, à cette heure, de se voir dominé par la faible volonté et les caprices fous de Cachemire. Mais comme il était fort, réellement fort, il leur résistait. Il ne voulait pas qu'elle prît sur lui plus d'empire qu'il ne voulait lui en donner, et comme il reconnaissait instinctivement la puissance de cette enfant, instinctivement aussi il se roidissait et ne voulait pas faiblir.