Ce qui avait poussé dans une sorte d'amour ce Terral, incapable pourtant d'aimer, c'était la jalousie. Il comprenait, il sentait depuis quelque temps que Cachemire n'était plus à lui tout entière. Elle semblait lasse et rassasiée, elle n'avait plus de ces élans qui la poussaient vers lui, de ces paroles où elle se livrait,—et sans mentir,—emportée qu'elle était elle-même par l'orgueil de sa conquête. Maintenant, au lieu de bavarder comme autrefois quand elle se trouvait avec Terral, la linotte demeurait triste avec de grands yeux ouverts sur quelque chose que Fernand ne voyait pas. Il la questionnait, elle balbutiait une réponse qui n'expliquait rien et elle soupirait.
L'orgueilleux Terral souffrait vraiment de voir qu'elle ne lui appartenait plus. Il y avait une ombre, un désir,—il ne savait quoi,—entre elle et lui. Sa vanité s'en froissa. C'était le seul sentiment peut-être par lequel ce roc vivant fût accessible. Dès qu'il fut jaloux, il devint faible.
Cachemire s'en aperçut et en abusa.
Elle demeurait plus longtemps à présent à ses répétitions, elle n'était pas exacte à tous les rendez-vous qu'elle donnait, elle se faisait attendre, elle écoutait à peine les reproches, loin de demander pardon comme autrefois, elle souriait, chantonnait, passait à autre chose. Elle se sentait sûre de Terral, et n'avait plus besoin de se l'attacher aussi fortement. Pourtant elle l'aimait encore, par habitude peut-être. Fernand se demandait s'il ne valait pas mieux la quitter que de vivre ainsi, à ses côtés. Car enfin, l'argent qu'il gagnait était pour elle, et il en gagnait beaucoup. Cachemire avait des goûts de dépense folle. Il se creusait la tête pour y découvrir une mine d'or. Souvent il la trouvait. Ses coups de bourse étaient d'une audace effrénée, toujours heureux. Il remuait des millions en n'ayant pas mille francs en poche. Avec Rien il avait, il arrachait Tout.
Cachemire ne lui en savait pas gré. Naturellement Terral, accablé de préoccupations, n'était plus le Terral dédaigneux et fier qu'elle avait connu, qui l'avait séduite. C'était un élégant comme tout le monde, comme M. de Bruand, non plus un amant, mais presque un mari, un maître. Toute domination la fatiguait. Ce n'était pas tant la vie luxueuse que la vie facile qu'elle aimait. Oh! sa liberté!
Elle la trouvait, cette liberté, entre deux portants, dans les coulisses, dans sa loge où les lettres pleuvaient. Cette loge étroite, encombrée de pots de pommades, de brosses, de cold-cream, de couleurs, de poudre, de fausses nattes, de bijoux, de soie, cette loge sentant le gaze et le patchouly, cette boîte à cancans où l'habilleuse, le perruquier, les camarades, la portière, se suivaient, c'était un Eldorado. Elle y passait ses meilleures heures, ses plus enviées. Quand il fallait la quitter, elle se sentait un peu triste. Elle y restait donc le plus possible, caquetant, riant, à peine habillée, devant un miroir qui marivaudait avec elle, et lui répétait, tout un soir, qu'elle était belle et faite pour être aimée.
Être aimée! Eh! certes, elle savait bien que Terral l'aimait. Mais cet amour-là avait quelque chose de déjà vu qui la fatiguait. Elle eût voulu le conserver, mais y juxtaposer quelque roman nouveau, et de nouvelles émotions dont elle avait soif. Parfois aussi, comme dans le souper chez Antonia, elle sentait se réveiller en elle sa passion pour Terral. Mais cela durait peu. Elle songeait ensuite et rêvait;—si le Désir peut s'appeler le Rêve! Tout Paris connaît Messidor. C'est un petit homme maigre, couturé par la petite vérole, la figure en lame de couteau, mais les yeux pleins de poudre et la voix vibrante. Il jouait alors dans un drame quelconque un rôle comique, et tombait dans la pièce comme marée en carême pour chanter la ronde de rigueur.
Pendant qu'il détaillait ses couplets un soir, il vit dans une avant-scène une jeune femme vêtue de blanc qui tenait sur lui une lorgnette braquée.
—Tiens, se dit Messidor, Cachemire!
C'était Cachemire.