Le nom de Charles de Navailles avait été prononcé jadis à l'occasion de toutes les fêtes et de toutes les excentricités. Grand sportman, il avait battu les chevaux anglais, sur le terrain britannique, à une époque où les chevaux français occupaient un rang fort inférieur; grand chasseur, il remportait le prix aux chasses du roi Charles X. On citait de lui des traits dignes de Lauzun; on parlait de certaine causeuse qui valait bien la cheminée tournante de d'Argenson; ses duels étaient illustres et c'est lui qui était monté à l'assaut de Constantine, sans éteindre son cigare et sans ôter ses gants. Son dernier mot, en mourant, avait été celui-ci:
—Du moins j'ai laissé intact le vieux blason et j'ai suivi la coutume des Navailles: point de fille! Mon héritier est un fils.
Ce fils, dernier rejeton de la race, était cet aimable René, célèbre sur les champs de courses, illustre au Café-Anglais, le petit René, le René d'Anjou du journaliste Olivier Renaud. C'était pour lui assurer une centaine de mille livres de rente que ses aïeux avaient risqué leur tête contre la justice du roi et contre la justice du peuple. Le petit-fils du pair de France s'habillait en jockey, toque rouge, veste jaune, et courait les steeple-chase en tutoyant son groom. Il ne disait, ne savait, n'écoutait rien; il s'habillait, se déshabillait, se rhabillait, passait de l'écurie au boudoir et pensait à Miss Amelia en courtisant Cidalise. Il était partout, sans s'amuser nulle part. Il cherchait, Don Juan de l'émotion, une distraction, un tressaillement. Il était blasé sans le savoir. Il parlait peu et parlait trop. Il s'était habitué à bâiller élégamment. Il s'était composé un langage hybride, mélange d'anglais d'écurie et de français de coulisses. Il trouvait les pièces idiotes et la musique infecte. Il posait en axiome que madame Viardot est une gêneuse à côté de mademoiselle Thérésa. Quand il parlait de son aïeul, l'ami de Bougainville, il l'appelait le vieux raseur. Sa trivialité de langage contrastait avec sa tenue correcte. Il se départissait pourtant de cette attitude de soldat prussien. Ce héros du grand Seize avait, un matin, jeté une partie de la vaisselle du Café-Anglais sur le boulevard. Mais sa principale journée,—sa journée glorieuse,—c'était le premier dimanche d'une foire de Saint-Cloud où il avait dévasté une boutique de pain d'épices en refusant de rien payer. Le marchand avait pris M. le comte au collet et l'avait traîné devant le commissaire, entre deux rangées de huées. Quand il y songeait, deux ans après, René de Navailles en riait, disait-il, comme une petite folle.
Tel était l'homme que Cachemire avait promis d'adorer.
Il avait pourtant ses manies. Antonia l'appelait un empêcheur de danser en rond.
—Ma chère enfant, dit-il un soir à Cachemire, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'envoyer ton théâtre au diable? C'est ennuyeux, les jours de courses et les soirs de soupers. Encore si l'on te donnait des rôles!
—Le fait est, répondit-elle en faisant la moue, que c'est passablement ennuyeux. Quelle fatigue!
—Un rasoir, répliqua M. le comte René de Navailles en allumant un londrès.
—Et puis, continua Cachemire, ne m'ont-ils pas retiré le rôle de la Fée des Eaux, dans la pièce qu'ils montent. Une féerie, je vous demande! Moi, j'ai maintenant un pauvre petit rondeau, rien de plus!... Et quel rôle, La Pluie! On va m'ennuyer avec ça, me monter des scies. «Mademoiselle Cachemire, dite la pluie qui marche. Elle est amusante comme la pluie, etc.» Un tas de bêtises! Tandis qu'il y avait un travesti superbe. Ah! bien oui, le travesti. Bernique! c'est Flore Hardy qui a le travesti! Une grande fadasse comme ça... Ah! que je les lâcherais avec plaisir!
—Quand passe-t-elle, cette pièce?