Il fût demeuré là longtemps peut-être, mais il remarqua, à côté de lui, le cocher d'un coupé qui le considérait du haut de son siége. Ce coupé portait les chiffres RN entrelacés et surmontés d'une couronne de comte. Terral devina. Il s'éloigna, secouant cet attendrissement subit—et bête, pensait-il.

Au coin de la rue, il aperçut, passant dans une voiture découverte avec une femme, un jeune homme qui le salua de la main—à l'espagnole,—et lui jeta un:

—Bonjour, cher!

C'était Adolphe, le petit Adolphe, qui se rendait au Bois.

Terral haussa les épaules et continua sa marche, ne songeant plus déjà à Cachemire, et se retrouvant en face de cette pensée qui l'obsédait maintenant, se dressait devant lui à toute heure et partout: la misère!

M. le comte René de Navailles était le dernier héritier d'une famille illustre. L'histoire des Navailles est écrite en lettres d'or et de sang, dans les annales de l'Auvergne. Gontran-Raoul-Hubert, comte de Navailles, seigneur d'Yprevard, fut un des compagnons de plaisirs et de chasses à l'homme de ce l'Espinchal, dont Fléchier raconte l'histoire. Ce Navailles n'échappa que par hasard à la justice des Grands Jours, se réfugia à la cour de Savoie, obtint des lettres de grâce, et fit amende honorable devant le Parlement de Paris, un cierge de six livres à la main. Son fils, tué à Fontenoy, était le père de ce comte de Navailles qui mourut sur l'échafaud le 5 thermidor, laissant deux héritiers, l'un capitaine à l'armée de Condé, l'autre compagnon de voyage de Chateaubriand, en Amérique. L'aîné devait être fait pair de France au retour des Bourbons, et mourir d'apoplexie à la tribune. Le cadet, grand-père de René de Navailles, continua à voyager, fit le tour du monde avec Dumont d'Urville, se composa une superbe collection ethnologique, écrivit même plusieurs volumes de relations scientifiques, et vit son nom plusieurs fois cité parmi ceux des naturalistes qui pouvaient prétendre à une place méritée sur les banquettes de l'Institut. Il fut un causeur charmant, hôte assidu des soirées de l'Arsenal, fort apprécié de Nodier et de Cuvier, ces deux aimables illustres, l'érudit le plus charmant, et le savant le moins empesé de cette époque. Ce M. de Navailles versa même, dit-on, dans l'utopie. Personne ne lui en fera un crime. Il plaida pour Saint-Simon, lui, vieillard, à l'heure où les jeunes gens seuls s'enrôlaient sous la bannière saint-simonienne. Vivement épris des choses de l'idée, ce petit-fils des terribles châtelains de Clermont apporta une somme considérable aux fondateurs du Globe, et jamais un inventeur ou un chercheur ne frappa vainement à sa porte.

Il mourut vieux, laissant un fils, Charles de Navailles, qui avait embrassé, malgré ses conseils, la carrière militaire.

Ce fut le père de René de Navailles.

Le nom de Charles de Navailles menaça un moment de devenir illustre, à côté des noms de ces généraux africains, les Lamoricière, les Changarnier, les Bedeau, les Cavaignac; il s'était fort distingué à la retraite de Constantine, sous les ordres du général Clauzel.

Mais une blessure assez grave mit le comte, jeune encore et pouvant espérer à tous les honneurs, hors du service militaire. Il eût pu, sous le dernier règne, aspirer à d'autres faveurs et l'on crut un moment qu'il occuperait un fauteuil à la pairie. Mais le comte était mal vu au château. Ancien garde du corps, on soupçonnait quelque peu son orléanisme de nouvelle date. Ces soupçons irritaient M. de Navailles plus que de raison, il apprit qu'on s'occupait de lui chercher une place; mais il refusa nettement, demeura en dehors de toute politique, se maria, devint veuf, vit passer la révolution de Février et le nouvel Empire sans acclamer ni protester, et mourut en 1855, laissant le souvenir d'une élégance suprême et toute française.