—Le hasard, fit Terral, c'est encore le seul dieu que je reconnaisse, et c'est à lui que je vais demander de me tirer de ce bourbier!
—Il y en a d'autres au-dessus de lui; vous savez, le travail...
—Le travail!
Et Terral se prit à rire.
—Ce n'est pas à l'heure où j'en suis qu'on recommence sa vie. Je serai logique jusqu'au bout, en étant audacieux jusqu'à la fin. Vous avez déjà perdu votre morale avec moi. Restons-en là.
—Ah! dit Fargeau avec une certaine fierté dédaigneuse, vous croyez que je pose en professeur de philosophie spiritualiste.... Moi?.... Jamais!... Je vous prends comme un cas et je vous étudie comme un sujet qu'on peut conseiller et qui est parfaitement libre de ne pas suivre les conseils. Vous voulez être logique? Soyez logique! Allez! Mais moins d'orgueil, jeune homme, ce n'est pas vous qui avez inventé le Satan de Milton, plus audacieux que vous. Vous vous croyez un type, je parie? Vous êtes un produit de ce temps, pas autre chose:—un résidu. Votre audace vient de votre époque. Vous êtes moins fort que troublé. Les forts, ce sont les apathiques. Vous êtes trop nerveux, Terral!
—Soit! dit Fernand.
—Ah! le joli temps, le joli moment, reprit Fargeau. Vous avez bien fait d'épargner à M. de Bruand le souci d'y vivre. Quant à vous, vous êtes de votre heure, avec un mélange d'Antony qui a tout gâté. Vous voyez que je vous connais bien.
—Continuez, dit Terral.
—Bien. Philosophons... Il en est, voyez-vous, de la marche des sociétés comme des caravanes lancées à travers le désert. Souvent, aux heures de fatigue et d'épuisement, apparaissent les longues plaines du désert, les chemins lépreux, sans oasis, sans eau, sans ombre: c'est le repos qu'on veut: c'est l'effort qu'il faut. Les routes accablantes succèdent aux routes longues et lourdes, les cailloux aux cailloux, les pierres qui déchirent au sable qui aveugle, le vent qui étouffe, au simoun qui tue. N'importe, il faut marcher, il faut aller, il faut être debout, il faut lutter. Courage! On va, on s'épuise, on halète, on plie sous le fardeau, on se couche sous le faix; plus de force, plus de nerfs, plus de salive! Marchez toujours! Ces déserts maudits de l'Afrique durent des lieues et encore des lieues! Les déserts de la vie durent des années et des années encore. Là, comme les pèlerins, les gens étouffent; ils ont soif, ils ont faim, ils crient. Marchez toujours! Ces temps noirs, ces temps de trouble, d'inaction, d'ennui, de misères ont des lendemains qui se prolongent, qui ne finissent jamais. Un malaise général plane sur tout comme une nuée d'orage. On respire mal, on se tâte, on cherche des remèdes introuvables à des maux inconnus. Tout craque et se disloque. Les appétits effrénés montrent leurs dents féroces. Les désirs refoulés heurtent les ambitions non satisfaites. Les aspirations légitimes d'un cœur qui croit s'unissent aux lamentations du ventre qui veut. Les flots d'espérances grossissent et les issues manquent; les groupes de voyageurs s'agglomèrent et les routes sont obstruées. On se pousse sans pitié, on se heurte sans remords, on s'écrase sans honte. Quand on voit tomber un rival, on dit: Un de moins! Il en meurt un, il en naît mille. Quand on s'est bien étouffé, bien secoué, bien égorgé, on regarde à ses pieds. On n'a point fait un pas. On a marché à la même place; mais on a marché sur des cadavres. La route, là-bas, est toujours obstruée. Une colère mauvaise agite tous ces gens; un éclair fauve passe dans les yeux, et tous, avec la même rage, le même appétit, les mêmes besoins, se ruent en se renversant sur les chemins boueux; le vice ricane, il règne, il attire à soi cette foule; il lui dit: «Viens! va! sois satisfaite! Il y a toujours place autour de mes tonneaux, de mes tapis verts, de mes lits souillés, de mes splendeurs et de mes fanges.» Alors, alors, largesse et joie! Alors les lumières qui ne s'éteignent pas, les viandes qui saignent toujours, les joues qui ne rougissent plus, les baisers qui crépitent et qui grisent, les rires nerveux, les joies saccadées, les plaisirs qui secouent comme une pile électrique, les voluptés qui éreintent, qui souillent, qui tuent! Tu ne nous veux pas pour tes soldats, société? Nous serons tes bohêmes et tes va-nu-pieds! Nous aurons des bottes vernies ou des souliers éculés, peu importe! Nous volerons cent mille francs ou nous emprunterons cent sous, tais-toi donc! Nous serons infâmes et te mépriserons. Tu barreras nos chemins? Nous prendrons par les fossés, où est la boue et nous te jetterons cette boue au visage. Ce sera ta lèpre, ces curieux, ces déclassés, ces débraillés, ces déguenillés, ces sans-le-sou qui valaient peut-être de marcher le front haut. Tu fais la prude, ils mettront à nu tes ulcères. Temps maudit où les portes se referment vers les mains tendues, où les espoirs comprimés se changent en haines, où les amours trahis tournent en débauche, où les échappées de lumière deviennent de la nuit. Quelle fièvre te secoue, société, que tu te tournes sur ton lit de malade comme une vieille qui agonise? Le poison qui te tord les entrailles, c'est toi qui l'as versé. Tu as dédaigné jadis ceux qui sont tes ennemis à présent. Tu as désappris ces mots magiques qui faisaient ta force et ta beauté: Dévouement, sacrifice, honneur, abnégation? Mots oubliés qui sonnent ainsi qu'un glas funèbre, et, comme on ne les sait plus, ils ne sont ni un frein ni un drapeau. On les entend, on ne les comprend plus. Et non-seulement les esprits souffrent, mais les corps. Nerfs tourmentés, machines délabrées, yeux caves, fronts éteints par la main d'ombre, les hommes marchent courbés et endoloris. Parfois un vent semble souffler, qui les agite comme des arbres à demi morts. On les voit pris de maux innommés qui ressemblent à des vertiges. La folie passe en ricanant dans cette foule, touche du front au hasard quelqu'un de ces pâles visages, et le visage se contracte et fait la simagrée d'un rire sans cause. Cependant la joie semble régner. Tambours et cimbales, fêtes et concerts; à moi le bal, à moi les quadrilles, à moi le cotillon! Grincez les violons, hurrah les clairons, bien rugi les contre-basses! En danse! Eh! par Dieu, jamais on ne vit tant de fleurs, et de diamants, et de dentelles, et d'épaules blanches, et de cheveux noirs, et de teints roses, et de teints fardés! En danse! en danse! Où est la misère, bon Dieu, et la maladie et les souffrances? Ambitieux, ceux qui demandent; insensés ceux qui espèrent; mendiants, ceux qui ont faim! Tournez, tournez. La valse est bonne pour étourdir. La jolie toilette de bal, société, ma mie, et que ce râtelier te va mieux que ta double rangée de dents déchaussées. Tu es presque belle, sais-tu, dans ce salon et sous ce lustre! Mais qu'on ne s'avise pas de te regarder dans la rue. Pouah! la laide grimace! Le pauvre Yorick avait aussi ce sourire-là. Il faut avoir de bons yeux et bien regarder, et des oreilles, et t'ausculter, car tu es malade. Tes flatteurs te trouvent jeune et charmante! Pardieu! leur ordonnance est facile à suivre. Bains de mer et douches de Vichy, soierie de Lyon, chapeau de Laure, dentelle de Malines et vin de Syracuse! Médecins Tant-Mieux, écoutez un peu les médecins Tant-Pis: Bains de pieds sinapisés; il faut faire descendre le sang en bas; régime sobre et sain; se coucher tôt et travailler, courses au grand air dans ces Alpes de la morale qui s'appellent le droit et l'honneur, ascension des glaciers sublimes; c'est là-haut, ma mie, qu'on respire! Et chercher le repos, et chasser l'excitation, et penser et apprendre. Rien n'est désespéré, ma chère malade; mais regarde ton miroir et vois ce laid et maigre visage, ces lèvres violettes, ce teint plombé, et dis-toi bien qu'il faut combattre ce cancer implacable qui te ronge le sein,—ton vautour, ô Prométhée femelle, coupable, non pas d'avoir ravi, mais d'avoir laissé éteindre le feu du ciel!