—Et vous?
—Oh! fit Terral, il est probable que je demeurerai à Londres. C'est Paris qui me pèse.
—Je regrette de n'être point de votre avis. Ah! Paris!
Et soulignant son admiration par des gestes, l'Espagnol fit de Paris, du Paris épris de folie et du Paris amoureux de sciences, car il connaissait l'un et l'autre, un magnifique tableau.
—Notez que je l'ai quitté voilà longtemps, dit-il, car je n'ai fait qu'y passer quelques jours. Mais Pétersbourg, Vienne et Berlin, que cette fois j'ai vues, m'ont appris à le regretter.
Ainsi causant, ainsi glissant sur la pente des confidences, l'Espagnol en vint à confier à Terral qu'il s'appelait Don Antonio Godova, comte d'Oriola, qu'il était orphelin, qu'il avait quitté Barcelone après un mariage manqué, et laissé la Rambla pour courir le monde. On se console en voyageant. Il avait voyagé. Il avait feuilleté ce livre curieux qui s'appelle la France et cet album de pastels qui se nomme la Suisse; il avait vu l'Allemagne des bords du Rhin et l'Allemagne des bords du Danube, l'Autriche et la Russie, et peu s'en était fallu qu'il ne poussât jusqu'en Sibérie. En route, il avait laissé son chagrin, retrouvé sa gaieté et acheté, argent comptant, l'expérience, cette vraie richesse.
—Je n'ai pas de banquier, disait Don Antonio, je porte avec moi ce qu'il me faut. Tout est dans ce petit sac et quand je m'aperçois qu'il est vide, j'écris à la maison Perez y Ancho à Barcelone et je reçois ce qui me plaît. Je n'ai point de domestique. Un domestique est un souci. Je ramasse le premier venu et je me l'attache pour le temps de mon séjour. Et je voyagerai sans doute ainsi jusqu'à la fin, en curieux; mais, hombre! que Dieu eût été bien avisé de ne pas créer d'Océan pour les chrétiens qui craignent le mal de mer!
Terral, absorbé, écoutait. Il n'avait dans tout cela entendu qu'une chose: je porte tout avec moi!
Le pont du bateau présentait déjà ce spectacle comiquement lugubre dont le mal de mer se fait l'impresario. Les visages pâles grimaçaient. Le brandy luttait vainement contre le malaise. Godova se sentait pris à son tour et s'était affaissé sur son banc.
La mer se faisait d'ailleurs menaçante. On signalait un grain. Le capitaine avait donné l'ordre de caler les chevaux dans leurs boxes et de leur boucher les yeux.