—Parbleu, dit madame Labarbade, qui prêtait l'oreille; avec la vie qu'elle a menée! Il y a un proverbe là-dessus: «Tant va la cruche à l'eau...»

Lorsque cette maladie affreuse vous vient et vous torture, c'est chaque jour comme un pas fait plus avant dans un enfer. La sensibilité, atrocement exaltée, multiplie et centuple les douleurs. Le tortionnaire semble vous casser et vous désarticuler les membres. La mobilité peu à peu se paralyse comme l'intelligence, et l'on ne peut bientôt ni étendre le bras, ni comprendre pourquoi on ne l'étend pas. Ce n'est point la folie, ce n'est point l'idiotisme. C'est la paralysie. Forces et facultés, tout baisse en même temps et dégénère. Le rachitisme est là, bien près. Cachemire se voyait, à présent, mourir. Elle se faisait horreur. Parfois, bravant ses souffrances, elle soulevait ses draps, quand elle était couchée et se regardait sous ses couvertures. Sa poitrine avait disparu; plus de seins; les os des hanches semblaient près de crever la peau tendue qui les recouvrait. Une maigreur extrême ciselait ses jambes, où les muscles grêles faisaient à peine saillie autour des os, cruellement dessinés. Elle se contemplait, fantôme d'elle-même, et parfois triste fantaisie, elle essayait de mettre des maillots d'autrefois, qui s'enroulaient à présent, comme des hardes, autour de ses tibias rongés.

Alors elle pleurait, baissait la tête, sanglotait. Ou c'étaient des cris, une rage folle, des défis soudains, et des révoltes, qui se résolvaient en des rêveries sans motif et en des accablements comateux.

Il lui fallait boire des eaux ferrées, du vin de quinquina, des huiles de foie de morue, qui lui soulevaient le cœur, amenaient de grosses larmes de dégoût à ses yeux rouges.

—Quelle pharmacie! disait-elle parfois, en portant ses pauvres mains à sa poitrine.

Le délire aussi venait parfois. Alors elle voulait aller au théâtre, encore entendre la musique, le crin-crin des violons, les cuivres des instruments de Sax. Elle voulait voir des costumes, des décors, des acteurs. Maman Anaïs la faisait transporter, en haussant les épaules, dans quelque baignoire bien obscure, d'où Cachemire dévorait sans comprendre ce qui se passait sur la scène, ses grands yeux braqués sur le théâtre, le cou tendu, comme un formicaleo, qui guetterait sa proie. Puis, tout-à-coup:

—Je m'ennuie! disait-elle.

Et il fallait partir.

Madame Labarbade poussait des soupirs à fendre les rochers de Fontainebleau, mettait sa belle-fille en voiture et souvent revenait dans la baignoire, écouter la fin de la pièce, pendant que la petite partait seule. Elle donnait aussi, dans le théâtre, des rendez-vous à Firmin Monséchard, qui secouait, à ses côtés, sa chevelure superbe, où le parfum des Mille Fleurs luttait avec le collodion. Arrivée chez elle, Cachemire se faisait déshabiller par la servante (Constance l'avait quittée depuis longtemps, elle avait été ravie à la France par un Valaque), et tâchait de dormir. Mais les nuits se succédaient longues, lentes, cruelles, pleines de délires, de fièvres, de cris, avec des aurores insultantes et accablées. Ah! les nuits d'autrefois, le café Anglais, les aventures, la chanson, la passion! Et c'était encore la passion, mais déviée, dépravée. Une nuit, pendant que la fantasmagorie de la congestion l'entourait, Cachemire aperçut, mais comme une figure étrange et falotte, Terral—ce Terral qu'elle avait oublié; oui, oublié, comme les autres.

Ce nom, cette pensée, les souvenirs de cet homme tourmentèrent toute la nuit cette tête affaiblie, d'où l'intelligence fuyait.