—La chance a tourné! pensait-il.

Il avait tout fait pour l'attirer à lui, cette chance, tout essayé pour sortir de son ombre et de son bourbier. Londres devait être plein de ressources! Il les avait cherchées. Mais cette ville immense ne livre ses secrets qu'aux initiés. Elle est mystérieuse et comme secrète pour l'étranger. C'est là surtout que le malheureux se voit seul. La foule parisienne a des voix, un mouvement, une âme; la foule de Londres est une mer terrible qui vous submergerait si vous tombiez. Puis toute civilisation est une énigme; Terral avait deviné les rébus de Paris, du boulevard, des coulisses, du demi-monde, des égouts et des dessous de Paris; mais il faut être un terrible Œdipe pour déchiffrer d'un coup d'œil les termes inconnus du problème anglais.

Terral creusait, semblable à un mineur, remuant le terrain et ne découvrant point la pépite d'or. Il allait, par les rues innombrables, cherchant le filon qu'il devait suivre. Mais dans cette foule, dans ce bruit, dans ce monde, il se trouvait isolé, découragé, perdu. Son argent, sa maigre bourse, s'épuisaient. Il se présenta dans une maison de commerce, demandant une place. On n'avait pas besoin de ses services. Les Anglais d'ailleurs sont défiants; un Français expatrié, sans ressource sur le pavé de Londres ne pouvait inspirer qu'une confiance médiocre. Il y en a tant de ces aventuriers, cherchant partout et par tous les moyens, fortune!...

Il s'offrit à un libraire de Pater-Noster-Street pour lui faire des traductions d'ouvrages français. Il savait l'anglais assez bien, et le libraire se chargeait de corriger lui-même les fautes de langue. Ces libraires de Pater-Noster-Street forment une race particulière. C'est-là, dans cette ruelle, que se débitent, soigneusement pliés, cachetés, empaquetés, les livres licencieux qui courent le Royaume-Uni. Ce sont les Galeries de Bois de la librairie. Terral traduisit ainsi certains livres, des poésies, des contes. Ce travail lui faisait monter la sueur au front. Il n'était point né pour cela. A la fin, il se brouilla avec l'éditeur et se vit de nouveau sans ressources.

Il replongea, chercha et lutta encore. Mais décidément la fortune l'abandonnait. Les portes se fermaient devant lui. Il avait à peine deux guinées à manger avant de songer à mourir de faim. Dans les rues interminables d'Oxford ou de Piccadilly, les angoisses de Paris lui revenaient. En passant devant ces oyster rooms où les poissons, les crabes, les huîtres marinées sont exposés derrière les vitrines, il se disait qu'une heure allait bientôt sonner où, passant famélique, il regarderait cette mangeaille de ses yeux avides.

Ou bien:

—Décidément, se disait-il encore, ma veine est finie. Il faut songer à se rendre. Mes cinquante francs achevés, je m'achemine un soir vers Waterloo-Bridge et vive la Tamise, avec son eau saumâtre!...

Il songeait aussi à s'engager, lorsqu'en passant auprès du Parlement, il voyait les sergents recruteurs en uniforme, rubans au schako, entraîner au fond d'une taverne quelques jeunes gars enivrés de porter, devant qui ils posaient en riant, un petit tas d'or et une feuille d'enrôlement.

Une seule chose l'effrayait: la discipline.

Né libre, il voulait mourir comme il avait vécu, quitte à mourir plus vite. Puis revenir en France sans argent, affamé, vaincu!... Chose impossible. Londres le tenait. Il s'était donné à Londres jusqu'à ce que Londres voulût bien se donner à lui.