—Ah! dit encore M. Anderson.
—C'est ce qu'il nous faut.
—Pour l'associer?...
—L'associer? Comment vont tes pauvres pieds?
Terral, peu au fait de l'argot londonner, ne comprit pas la dernière phrase de M. Nicholson. Elle équivaut, en anglais, à l'expression du ruisseau parisien: Et ta sœur?—Mais il la traduisit et la devina, au ton dont elle fut prononcée. M. Nicholson commençait fort à l'intriguer. Ce petit homme avait des allures railleuses, et, en parlant le français, un accent gascon au moins singulier. Terral le regardait et l'étudiait, lorsque M. Nicholson lui fit signe de le suivre derrière les colis, dans un retrait méphitique qui servait de bureau à la maison Nicholson, Anderson et Ce.
M. Nicholson, flanqué du maigre M. Anderson, ressemblait à une boule de bilboquet à côté de son manche.
—Monsieur Terral, dit-il à brûle-pourpoint, je suis enchanté que vous soyez venu à nous. Vos précédents (il souriait) me font espérer que nous pourrons nous entendre. Je vais donc jouer cartes sur table,—cartes sur table, cela doit vous séduire. Eh! eh! Ne vous fâchez pas, dit-il, en voyant le front de Terral se rembrunir. Et d'abord, sachez qui je suis. Je m'appelle Arnaud-Léon Caminade, je suis né à Bordeaux; je ne suis pas plus Anglais que ma savate, et pas plus Nicholson que vous. M. Anderson, ici présent, est un ancien matelot de la flotte de l'amiral Napier, qui a trouvé que S. M. Victoria récompense peu les services de la marine et qui s'est associé avec moi. Charmant homme, M. Anderson! Quand j'arrivai à Londres, j'étais comme vous, sans ressources, avec plusieurs prises de corps lancées à Bordeaux contre moi. Je résolus de gagner ma vie, eh! eh! Et, me demandant quel commerce je pouvais tenter (à Bordeaux, j'étais marchand de contre-marques), je résolus, de concert avec l'ami Anderson, d'exploiter la crédulité humaine et la confiance française. Ah! que vous êtes niais, mes bons compatriotes! M. Anderson, en bon Anglais qu'il est, ne demandait pas mieux que de jouer sous jambe la perfide Gaule. Nous nous associâmes, et avec nous, un jeune bachelier parisien coupable d'avoir imité de trop près l'écriture d'un sien parent. Ce fut lui que nous chargeâmes de la correspondance. Un imprimeur nous fit des têtes de lettres, nous louâmes cet entresol, voilà deux mois, et nos commandes se mirent à pleuvoir sur le marché parisien. On nous expédia tout. Nous vendîmes et payâmes. Aujourd'hui, la maison Nicholson, Anderson et Ce est assez bien posée pour se faire livrer pour 500,000 fr., pour un million de marchandises en huit jours. Nous avons un logement dans le Strand pour faire du genre. Le Strand! Cela sonne l'or, à Paris. Mais notre bachelier nous a quittés et volés. Le drôle a traversé l'Atlantique. Le repêcher à New-York, impossible! Il faut le remplacer. Or, M. Anderson ne sait pas aligner deux phrases françaises de suite, et ce n'est pas à la porte du Grand-Théâtre ou à Bataclan que j'ai appris l'orthographe. Soyez notre scribe, voulez-vous? Bons appointements, part dans les bénéfices. Vous n'avez qu'à faire la correspondance, à enjôler le fabricant, caresser le Parisien, emmieller l'expéditeur. Affaire de deux mois. On fait traite sur nous à trois mois. Dans trois mois, les traites arrivent. On les présente. Plus personne! Nicholson est mort, Anderson est parti, mais Caminade est millionnaire, mais l'ex-marin a un sac superbe..... Mais vous pouvez être aussi riche que nous!
—Tudieu, dit Terral, vous avez confiance en moi!
—C'est que je suis physionomiste! Et puis je connais votre histoire, je vous dis. J'ai roulé quatre mois dans les coulisses parisiennes té!—Eh! bé, la réponse?
—Je suis tout à vous, dit Terral.