«Tout à l'heure, pendant que ma voiture me ramenait chez moi, je regardais ces rues encore sombres, le gaz tremblotant, le ciel blafard, les pavés humides, les bouchers en tabliers blancs ouvrant leurs boutiques où les lampes éclairaient des monceaux de chair rose, les balayeuses nettoyant les trottoirs avec des mouvements d'automates, les ouvriers, le pain de la journée sous le bras, se rendant à l'ouvrage... Tout à coup, un homme est venu, qui a brusquement éteint le gaz à demi-mourant. La rue n'était plus éclairée que par une lueur pâle. Cette lueur, c'est le jour.
«Le jour!... On s'éveille, on va parler, on va penser, on va vivre! Maudit réveillon! je vais me coucher.»
III
M. de Bruand était comte. Le fief et le château de Bruand, sis à trois lieues de Cosne-en-Cosnois, lui appartenaient encore. Son grand-père n'avait pas émigré. Il avait servi la République, comme Custine, comme M. de Biron, et s'était fait tuer à la tête des chasseurs de Lecourbe, à Hohenlinden. Son fils,—le père de Léon,—élevé dans le château de Bruand par un vieux prêtre, avait grandi libre, courant les bois, vêtu comme un de ses métayers, montant à cheval, chassant, pêchant, menant depuis l'enfance la vie facile du gentilhomme campagnard. Il s'était marié à vingt ans, avait eu trois enfants d'une femme morte jeune. Léon, le cadet, seul avait survécu; c'était encore un enfant lorsque M. le comte Hubert de Bruand mourut misérablement dans une partie de chasse. A dix ans, Léon, orphelin, se trouvait possesseur d'une fortune considérable en terres, et formant un revenu suffisant pour mener partout, même à Paris, un aristocratique train de vie. Son tuteur était un brave et digne cousin de madame de Bruand, très-faible et très-bon homme, qui envoya le jeune homme à Paris, et le laissa agir à sa guise, proclamant que la nature de Léon était essentiellement honnête et bonne, et que, quoi que fît le jeune homme, il retomberait toujours sur ses pieds.
En cela, le tuteur avait raison. Léon de Bruand ressentit d'abord cette fièvre de Paris, qui embrase, qui torture, qui jette hors des gonds tant de faibles esprits et de consciences hésitantes. Mais la vanité de toutes ces cohues de plaisirs, toujours semblables, lui apparut bientôt. Il eut des lendemains amers, pleins de réflexions et de déceptions, et au lieu de s'étourdir, en descendant plus avant dans le gouffre, il s'arrêta sur le bord, et se contenta du spectacle. Il devint un Parisien dilettante. A vingt ans, il était las d'agir. A vingt-deux ans, il était las de regarder; à vingt-cinq ans, il se mariait.
Alors, Léon respira, se sentit réellement vivre, et fut heureux. Il croyait avoir jeté l'ancre. Sa femme mourut en couches, après deux années de ménage, laissant Léon effaré devant cette fosse soudainement ouverte à ses pieds. En se revoyant face à face avec la solitude qui lui était si chère, quand il la partageait avec elle (la solitude à deux, c'est le monde entier resserré dans un Eden de quelques pas), il se troubla, il eut peur, il se lança dans les voyages, cherchant à oublier et se souvenant toujours; il avait beaucoup aimé sa femme. Il avait cru sa vie assurée, nouée à elle, solide et défiant le sort. Maintenant, tout était à recommencer. Une vie nouvelle à refaire! Une vie, soit, on la reconstruirait encore. Mais un bonheur! Il restait à Léon de Bruand, pour se consoler, une petite fille, celle qui avait coûté la vie à sa mère. Il l'avait mise en nourrice, ne voulant pas la voir; il semblait la haïr, et il la plaignait.—Pauvre enfant qui grandira sans mère! disait-il. On lui annonça, un jour, que l'enfant était morte. Il en éprouva comme de l'étonnement; puis il tomba sur une chaise. On le vit pleurer et on l'entendit qui disait:
—Comme je suis seul!
Bientôt après, subitement, il reparut dans le cercle de ses anciennes amitiés. Ce fut une clameur.—«Léon! Léon de Bruand! Léon qui nous revient! Vous nous aviez donc fui, mon cher ami?—Le mariage? Vous en faisiez donc une prison?»—Puis des condoléances devant la douleur que Léon dissimulait mal, des consolations, puis le silence sur ce sujet, puis les propos nouveaux, les anecdotes du moment, la biographie des héros du jour, toutes les historiettes parisiennes qui sont la vie, la préoccupation, et comme l'âme de ce monde où Léon reposait le pied. Ce mouvement électrique, sans cesse renouvelé autour de lui, était seul capable de lui faire oublier le passé. Pour la première fois de sa vie, il s'étourdit. Il fut des plus bruyants et des plus fous. On le vit partout à la fois, aux théâtres, aux courses, aux eaux, au club. Il joua, il fit courir, il eut des chevaux et des maîtresses. On copiait son élégance et l'on ramassait les miettes de son esprit. Il fut à la mode. Il eut des ennemis, il eut des flatteurs, il eut des envieux. Tout cela faisait cortége. Les bacheliers qui débutaient dans la vie et les bourgeois fascinés par l'inconnu, le dévoraient des yeux, au théâtre, quand il entrait dans une avant-scène avec une femme en renom. Il était brun, grand, élancé, la moustache relevée, quelque chose de sympathique et de froid en même temps, le sourire semi-bénin, semi-railleur, les dents blanches, l'œil vert, plein de flamme et de franchise.
Ainsi, du moins, le voyaient ceux qui ne le connaissaient pas. Il fallait à peine l'approcher pour deviner toute l'amertume, toute la lassitude, tout le dédain cachés sous cette désinvolture charmante. L'œil, qui brillait tout à l'heure, songeait à présent, se fixait longuement sur les objets, sans les voir, regardant ailleurs, dans le passé, quelque image évanouie, chère à ce cœur vaillant et à cette pensée haute. Léon était triste; il vivait de cette vie rapide, parce qu'elle était la plus facile, la plus étourdissante et la plus intelligente, après tout.
—Je suis curieux, disait-il, parfois. Otez-moi la curiosité, je n'ai plus de prétexte pour vivre.