Cette curiosité s'usait tous les jours, mais il en restait encore assez pour que Léon se tînt debout. Il allait avoir vingt-huit ans. Son cœur en avait soixante. Il raisonnait comme un vieillard, et disait parfois: De mon temps... Ce temps-là datait de cinq ans, mais entre ce moment et celui où il vivait, il y avait une tombe, un monde...
En apercevant Cachemire, Léon de Bruand se sentit soudain, non pas conquis, il ne pouvait plus l'être, mais attiré, assez étonné de cette fleur encore un peu campagnarde,—juste ce qu'il fallait pour la rendre charmante,—ainsi rencontrée dans une serre chaude de Paris. Léon traitait l'amour en artiste, comme toutes choses. Il le cherchait partout, certain d'avance de ne le trouver nulle part. Il y avait en lui du peintre et de l'impresario. Pour le plaisir de quelque spectacle un peu bizarre il fût allé bien loin, plus loin encore; il descendait quelquefois dans les régions inconnues de Paris, en quête d'inédit, promenant son crochet dans les haillons moraux, tout heureux quand il avait éclairé, de sa lanterne, un morceau de caillou qu'il lançait à travers Paris comme un diamant. Il cherchait des étoiles dans le ruisseau. Il en avait déjà trouvé quelques-unes—des nébuleuses.
Cachemire lui sembla digne d'un regard. Il l'analysa, et se promit de connaître le secret de ce joli petit sphinx aux dents blanches, aux yeux noirs, aux joues roses.
—Secret banal, pensait-il. Qu'importe!
Le samedi suivant, il y avait bal à l'Opéra. De la poussière sur les boulevards, des ifs de gaz allumés aux coins de la rue Le Peletier et de la rue Drouot, quelques masques en cache-nez, courant le long de l'Opéra brillant de lumières. Chez les marchands de vins et les cafés environnants, de pauvres garçons, transis de froid, déguisés en défroques, prenant de l'eau-de-vie en attendant le premier quadrille. On se prépare. Onze heures sonnent. Les boulevards s'encombrent. A travers la foule compacte, les danseurs costumés circulent, jouant du coude, entraînant quelque pauvre fille dont les épaules nues frissonnent, et qui grelotte en jupe courte. Cela crie, se heurte, se bouscule, se succède, va, vient, fait groupe, grossit, s'enrégimente, défile, se jette dans la salle de bal, hurle, danse, entrejette de ci de là ses bras et ses jambes, s'excite, s'enivre, s'embrasse, s'insulte. La salle est pleine. Sous les lustres, les couleurs s'injurient. Le blanc, le jaune, le rouge, le bleu,—l'arc-en-ciel émietté—gambadent. Par les escaliers, des flots de soie, de plumets, de dominos, d'habits noirs, de décorations, d'agents de change, de cabotins, de diplomates, de paillasses, de gens sans nom, de gens illustres, d'hommes, de femmes, montent et descendent en s'accrochant, en se déchirant, en se jetant des œillades ou des sottises. Les couloirs s'encombrent, les galeries s'emplissent, on étouffe, on conquiert le parquet pas à pas; les femmes vous arrêtent, on arrête les femmes. Une odeur de poussière, de couleur, de sueur et de poudre de riz pénètre dans les poumons. Et cet air qui asphyxie semble parfumé. L'acide carbonique voltige à travers les quadrilles. L'on se cherche sans se trouver et l'on se parle sans s'entendre; la Laryngite fait des signes de tête à la Migraine derrière les piliers, happant un monsieur qui passe, une dame qui s'enfuit, une fille qui rit à grosses gouttes. Tout est bouleversé, la musique devient du bruit, la gaieté de la névrose, la couleur crie, le langage sent l'ail; les échos de la halle s'échappent des lèvres carminées. Dans une avant-scène, un municipal, les bras croisés, regarde la cohue avec effarement. Et, là-bas, au fond de la salle, parmi le tourbillon des rubans, des plumets, des toques, des bonnets, des jupons, des pompons, derrière ces bras qui s'agitent, ces jambes qui se démènent, ces cous qui se tendent et se gonflent, ces torses qui se cambrent, ces reins qui se brisent; derrière cette épilepsie hurlante, un homme pâle se dresse sur ses pieds, lance ses bras en télégraphe et du geste domine et dirige un tonnerre de musiciens qui clame victorieusement de tous ses cuivres...
—Allons au foyer, dit Gontran de Rives à Léon de Bruand.
Léon traversa le grand couloir où se tiennent les aficionados, les journalistes, les promeneurs, les élégants, passant en revue de l'œil et de la main les dominos et les masques féminins qui circulent.
Il entra dans le foyer; autre cohue, plaisanteries de commis en congé, robes déchirées par les bottes maladroites, coups de coude dans l'estomac, poussière, bruit, gaz, chaleur, avec un parfum de punch du côté des buvettes et des bustes en marbre écarquillant, devant tout ce monde étrange, leurs énormes yeux blancs.
Soudain un domino rose vint se pendre au bras de M. de Bruand.
Tous les dominos se ressemblent. L'œil brille, aiguisé, derrière le loup de velours. Le sourire resplendit sous la barbe de dentelle; les mains se posent sur l'habit noir comme deux petits problèmes. La voix se dissimule sous le capuchon enrubanné et les ondulations du corps vous raillent sans pitié dans leur large fourreau soyeux.