—Pas encore.
—Quand il viendra, vous nous donnerez les échecs.
Il ouvrit un des journaux, le parcourut rapidement en homme qui sait lire, et en déplia un autre dont il prit le suc de la même façon. De temps à autre, il arrosait sa lecture d'une gorgée de bière et s'arrêtait pour regarder tournoyer la fumée de sa pipe.
Depuis vingt ans que le Café Athalie existait, Fargeau avait ainsi dépensé bien des heures, à la même table, causant, jouant, développant volontiers ses idées, toujours bizarres, étonnantes quelquefois et laissant le temps passer, pour les choses, sans se douter que l'âge venait et que les auditeurs n'étaient plus les mêmes.
IV
Célestin Fargeau était comme le produit de la paresse et du dédain, une sorte d'étranger, dans cette civilisation qui se fait tous les jours plus hypocrite à mesure qu'elle se décompose davantage, un déclassé, un inutile, un bohème. Il avait fait de tout, hormis peut-être une malhonnêteté. Avec mille cordes à son arc, il n'était jamais parvenu à toucher le but. Né pauvre, il avait vécu pauvre, bien résigné à mourir de même. Il avait été élevé par un vieil oncle, assez riche, qui devait le faire son héritier. Mais une aventurière survint, et l'oncle ne put léguer à son neveu une fortune qu'il n'avait plus. Célestin s'en consola, entra à l'École Normale, travailla modérément et devint professeur. On l'envoya en province, à Lisieux, faire la classe à quelques marmots mal débarbouillés.
Célestin était un esprit avide d'espace, désordonné, systématique, enclin à l'ennui. Au bout d'un an, il donna sa démission. Un vieux bonhomme, qui habitait Pont-l'Evêque, le choisit pour le précepteur de son fils. Fargeau, au milieu des rues paisibles de la petite ville, regardant les anciennes maisons aux murs couverts d'ardoises, déchiffrant sur l'église les inscriptions du temps des baillis ou de Robespierre, passait, bâillant sa vie du matin au soir. Quand il avait quelques heures devant lui, il allait s'asseoir sous les pommiers, fumait sa pipe et regardait, s'étendant au loin, la grasse campagne de la vallée d'Auge. Au fond, cette existence de province l'étouffait. Mais, né paresseux, l'inactivité le retenait malgré lui, par de molles attaches, dans ce coin de la Normandie, où la vie est saine et facile.
Il le quitta pourtant, revint à Paris, essaya d'y faire sa trouée, lutta comme un autre et longtemps, fit taire son besoin de repos, son humeur rêveuse, tenta çà et là plus d'une voie, fut repoussé, prit en dégoût le succès et se retira dans un coin, comme en quelque fossé, pour y végéter, en attendant qu'il y mourût.
Sans haine, d'ailleurs, acceptant sans protestations la vie qu'il s'était faite ou qu'on lui avait faite, comprenant tout, sachant tout ou devinant tout. Frotté à tous les mondes dans sa vie de hasards et de rencontres, il avait été professeur, répétiteur, pion à l'occasion, et la plupart de ses anciens élèves le saluaient encore; il avait écrit des livres sans les signer, des dictionnaires, des manuels technologiques, des encyclopédies, des prospectus; il avait été commis dans un magasin de nouveautés, tenant des livres, inspecteur de l'affichage, prote dans une imprimerie, voyageur de commerce, rédacteur en chef d'un journal philosophique, La vraie Morale, écrivain public, et que de choses encore, lorsque, les positions dites stables lui paraissant à la longue un peu bien changeantes, il se résigna—en riant—à vivre de flânerie, de rêverie, d'aventures, travaillant selon le hasard, corrigeant les ouvrages des écrivains amateurs, donnant des leçons de sanskrit et de malais, collaborant à des dictionnaires improbables, toujours anonyme, toujours exploité, toujours dédaigneux.
Sa tête était un pandœmonium littéraire et scientifique. Toute la bibliothèque philosophique de Ladrange s'y était casée. Ses systèmes, ses souvenirs, ses lectures, ses chimères s'y heurtaient avec des chocs bruyants. Il était pythagoricien, anti-platonicien—c'est lui qui appelait Platon, «le penseur autoritaire, le Bossuet des Grecs,»—un peu swedenborgiste, babouviste, connaissait par cœur le Moniteur de la Révolution, taillait et rognait dans les héros de 1793, les jugeait curieusement, en politique qu'il était et aussi en moraliste, pouvait à la moindre réquisition, citer les dates et les faits les plus nébuleux, et n'ignorait rien, ni du passé, ni du présent;—prêt à donner un jugement sur toute la dynastie des Tchin et un renseignement sur l'article de tel ou tel publiciste, en telle année, dans tel journal ou telle revue.