Célestin Fargeau eût fait la fortune d'un polémiste. Sa mémoire avait gardé, dans leurs moindres détails, tous les faits de l'histoire des trente dernières années. Mais de cette science et de cette netteté d'impressions et de souvenirs, il ne se servait que pour se faire écouter des habitués du Café Athalie.
Depuis quelque temps, Fargeau, en réalité peu liant de sa nature, avait l'habitude de faire, chaque jour, avant le dîner, sa partie d'échecs avec un jeune homme, Fernand Terral, qui passait parfois de longues heures à causer «avec le philosophe.» Fernand Terral avait vingt-huit ans «tout au plus.» Mais, désillusionné, sceptique, amer, l'esprit faussé, il était l'aîné de Fargeau par ses propos et ses idées. Fargeau, au milieu de toutes ses traverses, avait conservé la foi. Il s'irritait souvent, et fulminait, mais ne savait nier. Il lui plaisait d'ailleurs de converser avec ce Terral, si éminemment intelligent, embrassant toutes choses, l'esprit à fleur de peau, comme les désirs et les appétits.
C'était lui que Fargeau attendait. Le jeune homme ne tarda pas, vint s'asseoir en face de Fargeau qui lui donna la main, et demanda de l'absinthe.
On se mit à jouer aux échecs. Fargeau, patient et mathématique, eut rapidement battu son adversaire; Terral, au surplus, paraissait distrait. Sa main manœuvrait les pièces du jeu avec fièvre, son œil noir regardait devant lui, presque sans voir.
—Mais surveillez donc votre jeu! disait Fargeau de temps à autre.
Terral haussait les épaules, comme pour s'accuser, et continuait à songer à toute autre chose qu'à sa Tour et à son Fou.
Grand, maigre, la peau brune, les cheveux longs et noirs, très-brillants, un peu bouclés, le nez gros, légèrement bossué, les joues presque imberbes, mais de grosses moustaches relevées en croc, à la façon de quelque raffiné, le menton carré, solide, la main nerveuse et fine, la souplesse et la force réunies, un grand charme et en même temps une résolution énergique dans ses yeux noirs, presque en même temps doux, caressants, menaçants, pleins d'éclairs, et pleins de promesses, Terral se campait fièrement, marchait d'ordinaire comme si le bitume ou le pavé eussent été conquis par lui, élargissant la poitrine, aspirant l'air à pleins poumons, la tête en feu, les narines ardentes. Il avait les poches plates; mais il portait avec désinvolture ses vêtements, les rendait élégants en les arborant un peu à la façon d'un «premier rôle» de théâtre, et passait dans la rue la tête haute, avec quelque chose de méprisant qui lui allait bien.
Ainsi s'affirmait-il d'habitude dès la première vue. Mais ce jour-là, songeur, un peu abattu, il rêvait. Fargeau s'en aperçut, se mit à rire. Cette nature complexe, bruyante, audacieuse, prête à toute escalade et en même temps à toute raillerie, lui fournissait un curieux sujet d'étude. Cet homme revenu maintenant du voyage au pays d'Espérance—prenait plaisir à analyser ce singulier type d'ambitieux.
—Voyons, dit-il brusquement, ne jouons plus, cela est plus simple. Les échecs vous importent peu aujourd'hui.
—Ma foi, fit Terral, à la vérité, ce n'est pas cette partie qui me tient au cœur, mais celle que je joue avec la fortune. Je commence à désespérer.