Je n'ai rien changé, mon cher ami, à cette dédicace écrite, là-bas, entre deux dépêches, entre deux journaux lus en hâte, entre deux nouvelles dont l'une apportait la paix, l'autre la guerre. Recevez ce livre comme un faible témoignage d'un vif et profond attachement. Encore une fois, j'aurais dû le revoir davantage avant de vous l'adresser, avant de le présenter au public. Un autre jour je ferai mieux. Je ferai du moins autre chose. Il est temps d'aborder les questions hautes et palpitantes, et de laisser aller où elles vont toutes les reines d'une nuit ou d'un jour.

Bref, j'ai peint ici Paris qui dépense. J'eusse préféré vous présenter Paris qui pense. C'est un autre travail. Croyez-moi, mon bien cher ami, votre affectueusement dévoué,

Jules Claretie.

5 Septembre 1866.

LES

FEMMES DE PROIE

I

L'auberge est au bord de l'eau et ses murailles blanchies se reflètent dans la Seine. Une barque pleine de poisson frais est amarrée sous les fenêtres, parmi les roseaux. Quelque peintre de passage—il en vient beaucoup de ce côté—a peint, sur la porte d'entrée un lapin à demi dépouillé qui fricasse tout vif sur un feu clair. Le nom de l'aubergiste se détache en grosses lettres bleues: Labarbade. C'est là que descendent les artistes en tournée dans la forêt de Fontainebleau. La fille du père Labarbade était une célébrité à Samoreau, dans ce pays qu'une chanson a fait illustre:

A Samoreau y a de belles filles,
Y en a-t-une si parfaite en beauté,
Que Godefroid y a tiré son portrait.

Qu'est-ce que ce Godefroid, le Titien inconnu de cette belle fille? L'histoire de l'art est là-dessus muette, Vasari se tait, mais la belle fille était peut-être Suzanne Labarbade.