Elle avait seize ans alors, pas davantage; de grands yeux noirs dans un visage un peu hâlé, des cheveux épais, mal attachés et qui roulaient sur ses épaules parfois, brusquement. Elle se savait jolie. Quand elle passait dans les rues, les regards venaient à elle tout droit. Puis elle avait des miroirs. Ce qu'elle savait déjà, les miroirs le lui répétaient. Elle les cachait sous son lit, ou derrière son armoire, parce que le père Labarbade ne badinait pas. C'était un homme dur, rendu plus rude encore par le malheur. Toute sa vie il avait travaillé sans grande chance. Il était de ceux qui naissent condamnés. Sa première femme, la mère de Suzanne, était morte jeune. Remarié, le pauvre homme n'avait trouvé que le chagrin, la mauvaise humeur au logis, les querelles. Madame Labarbade, la seconde, avare, criarde, très-belle d'ailleurs et très-vaniteuse, élevait la petite Suzanne à la dure. Elle la battait souvent, plus souvent la privait de manger, l'envoyait au lit sans souper pour lui apprendre. Suzanne ne disait rien, se couchait et mordait ses draps afin que dans la pièce à côté la belle-mère ne l'entendît pas pleurer.

L'enfant, à défaut d'orgueil, avait l'entêtement. On ne la faisait point plier. Elle se raidissait contre les injustices, opposait ses ironies aux sévérités et peu à peu s'habituait à l'abandon.

Dans les premiers temps, le père Labarbade avait bien pris le parti de sa fille. Il la défendait. Cela ne lui convenait pas qu'on la maltraitât. Il élevait la voix, et bien souvent quand arrivaient ces scènes, il coupait une grosse miche de pain, la mettait dans les bras de l'enfant, avec des pommes ou des confitures et lui disait: va-t-en maintenant! Mais comme les querelles l'ennuyaient, il se lassa de lutter contre la ménagère qui savait trop bien lui faire payer toutes ces colères. Il en vint même à se persuader que toutes les criailleries étaient du fait de Suzanne, et que sans elle bien certainement la maison eût été plus tranquille.—Arrangez-vous comme vous voudrez, dit-il un beau soir, je ne me mêle plus de vos affaires. Cette petite est trop ennuyeuse, à la fin des fins.

Et il donna à Suzanne une brusque poussée. A partir de ce jour, dans cette maison, l'enfant se sentit bien seule.

D'ailleurs, le père venait d'avoir un fils. Madame Labarbade était accouchée d'un gros garçon, pesant et criant. Labarbade, complétement faible sous son apparence solide, avait brusquement viré de bord, abandonné la petite fille pour ne plus s'occuper que de son gamin. Suzanne, livrée sans défense à l'humeur de sa belle-mère s'irritait tout bas contre son père; elle avait compté jusqu'alors sur cette apparence de secours, sur cette pseudo-volonté, sur les violences de Labarbade succédant brusquement, comme des coulées de lave, à de longs mois de soumission; et voilà que tout lui manquait, c'était fini. La belle-mère triomphait. Quel isolement! Mais elle patientait encore. Un je ne sais quoi lui disait que cette vie ne durerait pas longtemps. Elle travaillait pour s'étourdir ou plutôt elle s'agitait. Elle pêchait. Elle conduisait le bateau elle-même, et aimait à le lancer dans les joncs qui pliaient tout autour. Les cheveux dénoués, les bras nus dans un casaquin qui laissait voir ses aisselles, elle dirigeait sa barque et servait de passeuse aux jeunes gens qui voulaient traverser l'eau pour descendre à l'auberge de Labarbade. Quand ils essayaient de plaisanter avec elle, elle devenait toute pâle. Ces rires soulignés par des gestes, des mots bizarres, les phrases à double entente la troublaient et lui donnaient chaud. Une fois seule elle se répétait tout cela, fermait les yeux, devinait, rêvait. L'inconnu la tourmentait. Elle avait soif d'un avenir mal défini qui tardait bien à se montrer. On lui avait dit bien des fois,—des passants—peut-être sans y ajouter grande importance: Viendrais-tu à Paris avec moi? Paris! Ce seul mot ne signifiait pas autre chose pour elle que: Liberté! Mais ce qu'elle souhaitait par dessus tout c'était d'être libre. La maison lui pesait, elle étouffait dans sa chambre, prenait en haine son père, son petit frère, les voisins, le pays.

Quelle vie! s'user là, se marier là, vieillir, devenir maigre sous le travail ou engraisser. On est laide si vite. Et tous ces paysans l'ennuyaient tant avec leurs grosses mains et leurs gros pieds! Quand elle n'allait pas au bateau, prendre pour la cuisine les anguilles gluantes qui glissaient brusquement entre ses doigts ou tirer de l'eau du puits ou ramasser les salades dans le verger, elle s'appuyait sur le rebord de la fenêtre ouverte et regardait l'eau courir, les arbres frissonner, les passants marcher en sifflant sur la route. Ou bien elle sortait et s'asseyait au bord de l'eau. C'était là qu'il faisait bon! Seule, avec ses désirs, avec ses rêves! La berge, pleine d'herbes hautes et fraîches, s'adoucissait, glissant vers l'eau. C'était vert, ce terrain, marécageux, tentant. A deux pas les roseaux, les ajoncs courbés miroitaient au soleil comme des aiguilles, les nénufars jaunes et luisants ouvraient à l'air leurs feuilles larges. Point de bruit. Les froissements des ailes sèches des libellules qui volaient lançant des reflets bleus. Le miroitement d'acier de l'eau pailletée où, çà et là, sautillaient les poissons comme dans la poële à frire. Et derrière, sur la route, le murmure vague, lent, sourd et comme menaçant des peupliers qui s'agitaient. Vivre là, dormir là, y voir Paris en songe! Mais tout à coup la voix du père appelait Suzanne, il fallait se lever, regagner la maison, se mettre au fourneau ou s'enfermer dans cette vieille chambre où, tant de fois, elle avait pleuré se rongeant les poings.

Que c'était triste maintenant. Des murailles blanchies à la chaux, le parquet carrelé et froid, au plafond des traverses de bois toutes noires. De la poussière, un lit à couverture jaune, une vieille armoire luisante et brune, un dressoir avec des faïences à fleurs rouges et bleues ébréchées, des chaises de paille et de noyer, des imageries d'Epinal, Mathilde et Malek-Adel dans un cadre orange, des paquets de ficelles suspendus ici, là des champignons en grappes. Un pot de pommade en verre opaque, une terrine de foie gras conservée comme une relique, de vieux papiers, des livres poudreux et déchirés, mais quels livres! Elle les avait lus, relus. Des almanachs, la Vie d'Abd-el-Kader, l'Annuaire du département. On étouffait là-dedans. Sans ses espoirs de lendemain, ses soifs de revanche, elle y fut morte.

Mais elle était décidée à vivre.

Un soir—c'était la fête de Samoreau—Suzanne alla danser malgré sa belle-mère. Elle avait passé des nuits pour coudre elle-même une robe blanche que Labarbade lui avait achetée pour ses étrennes, et que madame Labarbade avait conservée en pièce. Mais Suzanne savait où était la robe. Elle avait ouvert l'armoire, pris l'étoffe et sur un patron emprunté à une couturière de Fontainebleau, elle avait taillé cette robe.

La nuit était tombée, une nuit de juillet, et les paysans de Samoreau dansaient sur la petite place. Les carabines partaient, l'on gagnait des lapins en logeant de grosses boules dans des trous, l'on cassait en deux les pipes de terre, les tourniquets chargés de porcelaine mal peinte grinçaient lourdement sur leur axe. On entendait un bruit composé de mille bruits: des cris, des chants, des rires, de la musique, des coups de fusil, des notes de crécelles et de mirlitons. La lumière était rouge; des lampes de schiste éclairaient la salle de danse, formée par quelques piquets soutenant une corde qui tenait lieu de muraille. Juchés sur une estrade de planches, qui criait et menaçait au moindre geste, quatre musiciens, les joues enflées, jouaient de la clarinette et du cornet. La lumière des lampes suspendues aux arbres paillettait le cuivre des instruments, rougissait les faces apoplectiques des musiciens, enveloppait de reflets les paysans en paletots, les jeunes filles en robe de percale blanche. Hommes et femmes, tout se heurte. Les danseurs étalent des grâces lourdes, empoignent brutalement les fillettes qui suent et rient, et les entraînent dans un galop plein de chocs. Ils vont, rouges, essoufflés, tournent et poussent des cris, et la musique achevée, ils tombent sur des bancs, s'essuyent le front ou se jettent à terre pour respirer.