A travers les feuilles d'un vert sombre des maronniers, la lune glissait des rayons pâles parmi cette fournaise en plein air, faite de hurlements, de poussière, de poudre et de fumée.
Au milieu de la foule, Suzanne dansait. Elle était charmante, le teint animé, affolée de danse, les prunelles électriques, avec une expression de joie. Comme elle se sentait regardée, elle s'étudiait. Elle avait de ces balancements de corps qui attiraient. Réservée pourtant, avec je ne sais quelles intuitions aristocratiques, elle faisait l'effet d'une note plus calme au milieu de ces chœurs épileptiques. Il y avait autour d'elle des jeunes gens de la ville et des dames qui ne la quittaient pas des yeux. Elle était fière de ces regards; elle éclatait d'une joie profonde. C'était cela qu'elle souhaitait. Être vue! Tout à coup, la foule des danseurs s'écarta, fendue par des bras robustes et Suzanne, reçut, sur le nez, un énorme et brutal soufflet. Elle chancela et parut s'évanouir. Elle ne voyait plus rien, n'entendait plus rien. Le sang coulait sur sa robe blanche. Une rumeur s'éleva, et, parmi le bruit, Suzanne distingua ces mots:
—Je t'apprendrai à venir danser sans ma permission, pécore!
C'était le père. Elle sentit qu'une main forte l'entraînait.
Une fois au logis, folle de colère, de honte, d'amour-propre outragé, prise de rage, elle fit un paquet de ses robes, de ses peignes, de sa pommade, de ses miroirs, sauta par la fenêtre, qui n'était pas haute, sur les plates-bandes du jardin, et se sauva jusqu'au pont de Valvins. Puis, à travers la forêt, à travers la nuit, sans rien craindre, elle se dirigea sur Paris.
C'était bien loin. Mais elle connaissait la route. Un 15 août Labarbade l'y avait menée en carriole, voir la fête. Le feu d'artifice était encore devant ses yeux. Elle mangea, en chemin, des morceaux de pain qu'elle avait emportés. D'ailleurs, elle avait un peu d'argent, de quoi vivre quelques jours. C'était peu. Cela lui suffisait. Elle compta sa fortune en arrivant. Il lui restait vingt francs, une pièce d'or et des sous. Le soir était venu, elle avait faim, rôdait autour des petits restaurants, toute seule, son paquet à la main. Elle ne savait guère où elle se trouvait. C'était une rue montante, pleine de bruit, de voitures, de gens en blouse, d'ouvriers, d'ouvrières, qui s'en allaient chez eux, la journée finie. Il avait plu. Tous ces gens étaient pleins de boue, et Suzanne, fatiguée, sentait sa jupe appesantie qui claquait, à chaque pas, sur ses talons. Mais elle n'était pas attristée. Tout ce qu'elle voyait la grisait; de temps à autre passait auprès d'elle, en sifflant, un drôle hardi qui la regardait. Elle ne baissait pas les yeux, et il lui semblait qu'elle avait entendu cette chanson, ce refrain, ces cris—quelque part.
Il fallait manger pourtant, le pain était fini. Au détour d'une rue, une odeur de graisse fondue arrêta court Suzanne sur le trottoir. Elle regarda avec des yeux pleins d'appétit et tendit la main. C'était une marchande de pommes de terre frites et de harengs qui remuait sa poële.
—Donnez-m'en, dit Suzanne.
Elle demeurait, la main tendue, regardant cette graisse qui grésillait.
—Pour combien? dit la marchande.