Suzanne ne savait pas; elle répondit au hasard et tendit sa pièce de vingt francs pour payer.

—Comment, dit l'autre, vous n'avez pas de monnaie?... Six sous!

Suzanne fouilla dans sa poche, jeta les sous et s'enfuit. Elle cherchait un coin, n'importe où, pour s'asseoir. Partout du monde. Alors, tout en marchant, elle grignotait ses pommes de terre, déchiquetait de ses dents blanches son hareng saur, et se sentait fière, heureuse, confiante, libre.

Du premier coup, elle avait bien vu que Paris était son élément. La fange même des rues lui plaisait. Comme la boue liquide que la pluie délayait dans la campagne l'attristait, lorsqu'elle la regardait, du haut de sa fenêtre, à Samoreau! A Paris, elle trouvait comme une volupté à marcher là-dedans, crottée, salie, et à regarder les voitures aux lanternes à biseaux, qui passaient, éclaboussant le monde. Elle n'avait pas d'étonnements, elle n'avait rien oublié de tout cela qu'elle avait vu, petite; elle l'eût deviné. C'était son milieu. Ce terrain était fait pour elle. Il lui semblait qu'elle avait eu cent fois la vision de ces maisons hautes, de ces longues rues, de cette foule. Elle avait soif; elle entra chez un marchand de vin, demanda à boire et vida son verre, au milieu des hommes qui l'examinaient.

Elle marchait toujours, lasse cependant, brisée, devant tous ces magasins pleins de lumières, pleins de bijoux, pleins de soie, pleins de luxe. Ses jambes pliaient, mais elle voulait voir, regarder, toucher des yeux ces merveilles. Des chapeaux, des robes, des diamants! Elle savait bien que c'était à Paris qu'on trouvait tout cela.

En attendant, il fallait vivre et se reposer, dormir. Où cela? Suzanne se disait, un peu tremblante, qu'il fallait donner son nom à l'hôtel garni, celui de ses parents, son âge. Elle le savait par plus d'une qui était partie comme elle, un jour de fièvre. Elle se dénonçait ainsi, elle était découverte si le père voulait la poursuivre. Elle s'éloignait alors brusquement des maisons où des transparents allumés annonçaient les hôtels garnis comme on se détournerait d'un piége. Mais comment faire? Elle errait toujours, laissant passer les heures, accablée, ses pieds alourdis la retenant à chaque pas. C'était un long boulevard qui durait toujours, avec des bancs de temps à autre et des rangées de petits arbres maigres. D'un côté les maisons étaient basses, resserrées, avec des enseignes vieillies, et faisaient face à de grands bâtiments sombres d'où s'échappaient des mugissements de bœufs. Le ciel était bas et le gaz semblait attristé dans ces ténèbres.

Suzanne commençait à se sentir envahie par un vague effroi. La solitude ne lui était jamais apparue sous la forme d'une nuit passée en plein air, sur un banc, par un temps pluvieux. Elle s'était assise, les bras alanguis, les yeux à terre, entendant comme un bourdonnement vague autour d'elle, la pensée reportée vers cet intérieur qu'elle avait quitté, et où le pain, le gîte, le petit lit de noyer lui étaient du moins assurés. Elles doivent avoir souvent de telles nostalgies, soudaines, imprévues, aussitôt étouffées que nées, ces filles du hasard, lancées à cœur perdu dans la vie d'aventure.

Suzanne s'éveilla, pour ainsi dire, tout à coup. On venait de lui frapper sur l'épaule. Elle regarda. Il y avait une femme assise à côté d'elle, une ouvrière, le costume décent, la voix douce et fatiguée. Le gaz éclairait nettement son visage, jeune encore, pourtant plein de rides, maigre et chagrin.

—Qu'avez-vous donc? dit cette femme. Vous pleurez?

—Non, dit Suzanne, comme si on l'eût prise en faute, et elle écrasa entre ses paupières deux grosses larmes qui lui montaient aux yeux.