—Une pauvre femme qui se meurt dans ma maison et que M. de Bruand et sa maîtresse sont venus secourir aujourd'hui.
—Mais, demanda Terral en levant sur Fargeau des yeux résolus, ne pourrais-je aussi secourir cette femme?
—Quelle idée, fit Célestin. Au contraire!
—J'irai donc demain! dit Terral.
—Demain?
—Demain.
—Va pour demain! fit Célestin Fargeau.
Jusqu'à la fin du repas, Fernand Terral, qui avait vu Suzanne au théâtre, au bois, un peu partout, la regardant, la contemplant, l'enviant, ne songea qu'à celle qu'il appelait, comme Fargeau, comme M. de Bruand, comme tout le monde, mademoiselle Cachemire.
La famille de Fernand Terral était une famille de petite bourgeoisie; le père avait été huissier, mais sa vue affaiblie l'avait forcé au repos. Il vivait de peu à Saint-Mesmin, près de Mussidan, plantant ses choux, mais très-hargneux, très-irrité contre la destinée. Veuf d'ailleurs, ce qui le consolait un peu, il avait obtenu pour son fils une bourse au collége de Bergerac. C'est là que Fernand avait grandi, enfermé toujours, en butte aux attaques, car ce titre de boursier est comme un point de mire de railleries. De bonne heure pris entre l'humeur acariâtre d'un père vieux et n'entendant rien aux premiers élans de la jeunesse et la méchanceté de ses condisciples, Fernand s'était posé ce hardi problème, qui est celui de la vie même: vaincre! Vaincre les concurrents et les obstacles, sauter par-dessus les fossés, culbuter les ennemis, et ne s'embarrasser point d'inutiles et gênantes amitiés. On appelle cela jeter son lest.
Mais au lieu de marcher à cette victoire par les routes droites et larges, Fernand, peu instruit, assoiffé de jouissances, comprimé et aspirant à la libre satisfaction de ses besoins, se dicta dès son entrée dans le monde, ce programme net, farouche, absolu: Arriver, coûte que coûte et quand même!