C'est l'idéal, c'est la règle de bien des gens.

Fernand Terral était de cette race de combattants acharnés qui disputent, comme avec des crocs, leur proie dans la mêlée humaine. Il lui fallait sa place à tous les soleils, une place large qu'il entendait conquérir, sinon par le mérite, du moins par la force. La nature l'avait fait beau, hardi, entreprenant. Elle lui avait donné l'audace, la grande vertu qui devient si facilement le grand vice. Il lui était permis de beaucoup oser: il avait les épaules assez larges pour supporter bien des espoirs écroulés, bien des châteaux en Espagne tombant tout à coup en ruines. Mais il voulait arriver vite, aller droit au but, sans se demander où et sur qui il marchait.

Il avait soif, il avait faim. Soif de toute liqueur, faim de la vie parisienne, des mets recherchés, de ce je ne sais quoi de pimenté que la grande ville, inépuisable, donne en détail et vend en gros. Avec de telles idées on ne peut rester longtemps en province, à regarder les canards barboter dans le ruisseau de la rue. Fernand quitta Saint-Mesmin. Le jour même partait pour Paris, par le même train, un compatriote de Terral, un peintre, Charles Bourdenois, qui allait tenter, lui aussi, la fortune. Ils avaient été amis d'enfance, et, à Coutras, pendant la longue attente du train qui vient de Bordeaux, ils échangèrent bien des rêves. On se quitta à Paris. Bourdenois allait loger à Saint-Denis, chez un parent, contre-maître dans une usine, «s'enterrer,» songeait Fernand. On s'était promis de se revoir. Deux heures après, Fernand ne songeait pas plus à Charles Bourdenois qu'il ne songeait au vieux père Terral, enfoncé dans sa vieille maison de province, seul à présent, comme dans une tanière.

Et qu'allait-il faire à Paris, ce Fernand? Qu'allait y faire Cachemire? Attendre le hasard et, au passage, le harponner. Fernand n'avait pas d'état. Le père Terral n'avait pas voulu payer les inscriptions de droit. L'autre, d'ailleurs, ne tenait pas à s'enfermer encore dans l'école. Il n'avait ni place, ni protecteur, ni talent, ni métier. Mais il était sûr d'avoir tout cela un jour, ou plutôt de s'en passer. Un instant, il songea à se faire homme de lettres. Il y a tant de gens qui remplacent la vocation par l'aventure! Il aurait pu réussir. Il laissa passer le temps, il ne commença pas, il prit bientôt en dégoût toute carrière, vécut d'expédients; un été, à Baden, par hasard, il gagna quelques mille francs, et, souriant à cette chance palpable, rentra à Paris, joua à la Bourse, mangea tout.

Mais le temps avait marché et Fernand avait vécu,—c'était quelque chose,—de plus, quelques-uns commençaient à le connaître à Paris.

Être connu! C'était là son rêve! Non pas qu'il aimât la célébrité! Cela ne se monnaye pas. Mais la réputation, c'était le premier échelon de la fortune. Un homme connu est plus qu'à demi arrivé. Il trouve des protecteurs à revendre, et des amis, et des commanditaires, et des prêteurs, et des garants. Donc, Fernand Terral voulait être connu. Connu par quelque action d'éclat, par quelque excentricité, par quelque scandale, que lui importait, mais connu. Parfois, sa pensée se fixait sur quelqu'un des privilégiés de Paris, des illustres du boulevard, et il se disait: «Si je me mêlais à cette vie, si je me trouvais sur son chemin!»—Ou encore, songeant à telle héroïne de la vie facile:—«Si on la voyait à mon bras, un soir, se disait-il, je serais en lumière le lendemain.» Ainsi raisonnait Fernand Terral lorsque Célestin Fargeau lui proposa de le présenter à Cachemire.

C'était peut-être l'occasion qui venait. Fernand se tenait encore en marge de ce monde parisien où régnait Cachemire, mais il en connaissait tous les secrets et toutes les misères. Riche, il aurait pu s'y introduire brusquement, de par le droit du plus offrant; artiste ou écrivain, il aurait eu là comme les autres, ses grandes ou ses petites entrées. Inconnu, il lui fallait ruser ou s'imposer par quelque violence. Il avait vu Cachemire, elle était déjà de celles qui, folles, vivent selon le principe du sage, dans une maison de verre. Paris tout entier est dans le secret de la vie de ses héros. La Chronique, cette Renommée aux cent plumes, s'était emparée de Cachemire, de ses vêtements, de ses appartements, de sa façon d'être. On la pourctraiturait à l'envi, on retrouvait sa photographie dans les Courriers de Paris aussi fréquemment qu'aux vitrines de la rue Vivienne. Sa jolie tête brune était célèbre, son sourire,—elle souriait de ses lèvres rouges et de toutes ses dents blanches—était banal. On retrouvait partout ses beaux cheveux, légèrement ébouriffés sur son front mat, son nez un peu gros et spirituel, ses yeux de feu. Ces yeux-là avaient rendu fou le quart de Paris. Elle avait de rusées façons de les alanguir, de les adoucir, de les mieux attiser en amortissant leur éclat. Sa tête penchait gracieusement sur son cou estompé à la nuque de cheveux fins, comme ceux qui se jouaient sur ses tempes. Elle avait des mains d'enfant, des mouvements de créole. Sa pâleur qu'elle affectait, qu'elle préparait, ajoutait à sa séduction. Sous la poudre et les pâtes on eût retrouvé le ton brun et savoureux de sa peau de paysanne.

Un journal parisien avait publié—par le menu, comme un commissaire-priseur—l'inventaire de l'appartement que lui avait meublé, rue Saint-Georges, M. Léon de Bruand. L'antichambre donnait sur la salle à manger, en vieux chêne authentique avec d'horribles magots, et des coquetteries de Saxe. Trois portes: ici le salon, là le boudoir, à droite la chambre à coucher. Dans le salon, tendu de blanc, avec un plafond peint par Voillemot—par Voillemot ou par Chaplin—des jardinières garnies de bruyères rosées, de cathaléas et de fusains du Japon teintés de pourpre. Dans le boudoir, des meubles roses, un portrait de Cachemire avec une dédicace, une coupe craquelée pour les cartes!—une chiffonnière de laque, pour les billets doux. Deux hécatombes! Que de tendresses ignorées, de dévouement dédaigné, d'amour méconnu. Puis on entrait dans la chambre où le lit blanc, couvert de dentelles, se reflétait dans une psyché garnie d'amours joufflus. C'était le rêve! Terral, en passant dans la rue, depuis que Fargeau lui avait parlé, avait regardé les fenêtres de cette chambre où dormait Cachemire, les volets encore fermés à midi.

Elle avait une façon à elle de se vêtir qu'elle avait trouvée d'intuition. Mise, avant toutes, à la mode du premier empire, elle portait la taille haute, les cheveux à la grecque et les jupes unies. Une longue robe blanche, quelques rubans pourpres dans les cheveux, aux bras et au cou des cercles d'or, et la voilà charmante. Elle avait surtout la manie des chapeaux; elle en changeait chaque jour. Certain chapeau orné de plumes de pintades eut seul l'honneur d'être porté une semaine. Un jour, elle eut l'idée de compter ceux qu'elle entassait dans un coin. Cent vingt chapeaux! Et tous frais et tout neufs. M. de Bruand la trouva les jetant en riant à sa femme de chambre qui les recevait à la volée.

Terral savait tout cela. Et il allait voir cette femme! Fargeau le prit par le bras; ils montèrent en causant de Montparnasse à la rue des Dames. Toujours les longs espoirs échangés en chemin!