—Quelle ville, disait Terral, et quels hommes ceux qui la tiennent dans leurs mains ou sous leur genou.

—Ah! çà, mais, s'écria Fargeau en riant, vous me faites l'effet d'être un cerveau chauffé à trente-six atmosphères. Dominer Paris, diriger les foules! C'est un joli état parbleu. Voulez-vous un moyen d'y arriver? Ayez du génie. Appelez-vous Victor Hugo ou Balzac, et ne vous inquiétez de rien, c'est fait! Eh! vraiment oui, c'est la grande ville! Que de gens ont la soif de Paris, l'hystérie de Paris! que de gens partent pour Lutèce, un beau soir, à pied, comme les grands hommes marchent aux conquêtes futures, comme Fabert a emboîté le pas vers le bâton de maréchal de France, comme Amyot s'est lancé par les chemins, pour ce Paris qui était aussi l'intelligence et la lumière de son temps. Il n'y a qu'une ville comme celle-là au monde. A Paris, du jour au lendemain, du matin au soir, du soir au matin, un homme est célèbre, une femme est illustre, pour un héroïsme, pour une infamie, pour un chef-d'œuvre, pour un bon mot, pour un dévouement, pour une méchanceté, pour rien. L'ébulition est à l'ordre du jour; cette ville, chauffée à blanc, lance des bouillons, et l'écume blanche paraît à la surface. Et c'est cette écume qui en est en même temps la gloire et le fléau. Il y a de tout, en ces flocons, en ces tourbillons: des hommes de génie et des sots, des pourvoyeurs de bagnes et des martyrs d'honnêteté. Le sublimé de Paris,—un sublimé corrosif, celui-là—c'est Paris, le Paris qui vit, qui chante, qui pleure, qui caresse, qui menace, qui jette au monde en pâture sa ration d'esprit, de joie, de terreur, sa part de chanson et sa part de drame; Paris le grand acteur que tous regardent et qui chaque soir, devant tous, joue un rôle nouveau, souvent sublime, parfois terrible, étonnant toujours. Il fait bon, pour les ambitieux, passionner cette ville de passion, et la dominer tout entière. La grande Catherine se fût faite courtisane, si elle n'avait pu être impératrice, pour avoir cette capitale à ses pieds. On devient infâme à vouloir régner sur ces tas de maisons qui pensent. Voilà pourquoi tant de chastes et pures consciences, venues de partout, sont tombées, dès le premier pas, dans la boue, sans se relever jamais. Ces pavés vous donnent le vertige. Il y a des tentations de toutes parts, dans les boutiques qui flamboient, dans les fenêtres qui rayonnent, dans les regards qui étincellent, dans les ombres qui glissent la nuit le long des rues. La chute est partout, le succès n'est qu'en un seul endroit: un oasis de luxe, dans un désert de fange. Règle générale, donc:—prenez garde à vous crotter! Gare à vos pantalons et à vos consciences!

—Mais chut, maintenant, dit Fargeau! Nous allons voir une malade.

Victoire Herbaut s'affaiblissait chaque jour. Le médecin désespérait. Bien souvent elle avait fait demander Cachemire. Elle voulait se rattacher à elle, la revoir un peu, causer. Elle voulait peut-être la ramener à Joseph. Joseph était là. Mais lorsque Cachemire entrait, il prenait sa casquette et gagnait l'escalier;—toujours doucement, avec son honnête sourire.

—Tu ne l'aimes donc plus? lui demandait sa sœur parfois.

—Je n'aime pas ses robes.

—Mais tu souffres peut-être?

—Moi, petite sœur, j'ai mal à ton bras, voilà tout.

—Bien vrai?

—Quand on te le dit. La petite bête est morte ou envolée, comme on voudra. Au choix: de Profundis—ou bon voyage!