Son imagination grandissait ces petits faits divers de la chronique et en faisait des événements. Elle pensait que Cachemire devait être riche, et bien souvent déjà elle avait regretté, comme elle disait, de l'avoir tarabustée. Elle se disait cela à elle-même. D'ailleurs, elle haïssait toujours autant Suzanne,—davantage peut-être—depuis qu'elle était devenue Cachemire. Elle se reprochait seulement de s'être fait une ennemie de cette enfant, qui maintenant pouvait être une puissante alliée.
—Car elle doit m'en vouloir, se disait-elle. Quel dommage! Quel appui Adolphe eût trouvé chez elle! Ah! si j'osais... Non. Assurément elle m'en veut encore. Puis elle se disait qu'après tout Suzanne était faible, capable d'une violence et d'un coup de tête, incapable d'une longue rancune et d'une haine profonde. Elle se répétait que la sœur pouvait, si elle voulait, assurer l'avenir du frère, et souriant alors, elle bâtissait d'ambitieux châteaux en Espagne...
Le matin venait. La lumière blafarde entrait dans la salle où madame Labarbade avait passé la nuit. Là-haut, dans la chambre du malade, plus de cris, plus rien. Le feu s'éteignait. Frissonnante, madame Labarbade se leva, et monta l'escalier en bâillant.
A la porte de la chambre de Labarbade, elle s'arrêta, tendit l'oreille et écouta. Point de bruit. Elle tourna la clef, entra brusquement et regarda le lit.
Personne. Au même instant, en une seconde, elle aperçut, dans un coin de la chambre, couché roide, les jambes croisées, les bras étendus, la face contre le carreau, Labarbade, les pieds encore enveloppés, et comme empêtrés dans la couverture, qui, retenue aux tringles des rideaux, n'avait pas suivi tout entière le corps. Il s'était, en voulant s'élancer hors de son lit sans doute, ouvert le crâne à la tempe droite, contre le marbre de la commode, et déjà le froid de la mort était venu. Madame Labarbade poussa un grand cri en touchant ces membres glacés.
Le médecin, qui arriva bientôt, déclara que le décès remontait à trois ou quatre heures.
—Madame, ajouta-t-il un peu sévèrement, on ne laisse jamais seuls des malades attaqués de fièvre chaude.
Il hocha la tête et ajouta:
—Au surplus, le cas était foudroyant et tout à fait désespéré.
C'était une consolation.