—Et les jours où tu n'as pas dîné?
—Ah! dans ce cas, je supprime la promenade et je la remplace par le lit, conformément au proverbe.
—Eh bien! moi, dit Fernand Terral, plutôt que de mener une vie aussi plate et morne, je déchirerais ma dernière chemise pour m'en faire une corde de pendu.
—Tu mènes donc une existence de Sardanapale? Je parie que tu as fait fortune? Moi, mon cher Fernand, je n'ai pas un sou, je vis dans un grenier, je mange à la fortune du pot et je suis le plus heureux des hommes!
—Ah bah! Eh bien, moi, je suis complétement agacé, mécontent, et pourtant le ciel parisien s'ouvre, j'ai ma part d'amour au festin et j'aurai demain ma part de richesse. Nous ne raisonnons pas de même.
—Tant pis. Tu es donc amoureux, toi aussi?
—Je suis aimé, voilà tout. Amoureux? A quoi cela m'avancerait-il. Et toi?
—Moi? mon cher, je ne sais pas la première lettre du nom d'une charmante fille qui vient, tous les jours, au Luxembourg, se promener avec son père; je la suis comme une bête, échangeant avec elle,—quelquefois,—un regard, par-ci par-là, un petit signe, un rien; je ne lui ai jamais parlé, elle ne soupçonne pas qui je suis ni comment je m'appelle. Malgré tout, je suis fortuné comme un roi, Louis XVI excepté.
—Alors, c'est une idylle?
—Une pure idylle! L'idylle d'un réaliste! J'ai un camarade qui prétend que je traite l'amour comme M. Gleyre ses tableaux. Bah! les jolis rêves de Gleyre valent bien les cabarets de François Bonvin!