—Gentillette, oui! Encore si c'était elle qui eût perdu son père! Elle est blonde. Qu'est-ce que cela lui ferait, le deuil?
—Eh bien, à demain, monsieur Anatole! dit Cachemire en saluant d'un petit mouvement de main, à l'espagnole.
Elle s'étendit sur une causeuse, les bras nus et repliés sous sa tête brune, ferma les yeux et essaya de dormir. C'était sa sieste. Mais le sommeil ne vint pas. Elle se releva, et sonna sa femme de chambre. Elle voulait avoir des nouvelles de Fernand Terral.
—Il est venu hier encore, dit Constance. Je l'ai averti du prochain retour de madame. Assurément, il reviendra aujourd'hui.
—J'y serai pour lui. Si Monsieur vient, tu lui diras que je suis au Bois. Dis à Firmin qu'il attelle et qu'il aille promener ses chevaux où il voudra.
Les huit jours qu'elle avait passés à Arcachon avaient semblé bien longs à Cachemire. Elle aimait ce Terral, ou peut-être croyait-elle l'aimer: en tout cas, il s'était imposé à elle, il l'avait conquise, la subissait et l'adorait à la fois. Il avait bien visé; il avait attaqué ce cœur de femme par toutes ses vanités et par tous ses vices. Il avait su, tout en lui montrant son amour, lui faire entrevoir quelque chose comme un mépris. Elle se sentait dominée par cette volonté de fer, transportée, enivrée et rapetissée aussi sous un regard ardent, impuissante devant cet implacable jeune homme qui semblait se livrer et qui se gardait tout entier. Si Léon de Bruand l'eût aimée ainsi, d'un amour où la raillerie succédait brusquement aux caresses, Cachemire eût adoré Léon de Bruand. Mais Léon, plus froid et plus dédaigneux en réalité, quoiqu'il n'affichât point son dédain, se contentait de sourire, de traiter Cachemire en enfant gâté et de céder poliment à tous les caprices qui ne pouvaient l'entraîner trop loin. Fernand, au contraire, s'étudiant à pénétrer chaque jour plus avant dans le cœur de cette femme, à la dompter, à l'étonner, à se poser devant elle comme un problème, à la fasciner par le contraste de ses élans et de ses froideurs, s'emparait peu à peu de Cachemire, la séduisait par ses railleries et ses amertumes, par sa gaieté feinte, par ses regards hardis, par la conscience de sa force et de sa beauté. Léon de Bruand avait voulu emmener Cachemire à Arcachon. Mais elle ne fût point partie si Fernand ne lui eût pas dit de partir. Elle eût tout risqué pour lui, tout brisé. Elles croient peut-être, ces vierges folles, se rattacher ainsi à la pitié, à la vertu, au pardon, à tous les soleils purs et réchauffants, en se livrant, sans lutter, au courant passionné qui les emporte, comme si ce nouvel amour, comme si cette âpre volupté pouvaient «refaire une virginité» à ces Marions qui prennent le désir pour le repentir.
Mais Fernand Terral trouvait peut-être que l'heure n'était pas venue de regarder en face Paris,—le Paris presque fantastique des rêves,—avec Cachemire à son bras. Il voulait être sûr de cette femme, et l'éprouver, il voulait surtout frapper un coup de Maître Ambitieux; par exemple, ajouter un autre titre à celui qu'on ne manquerait pas de lui donner. Être Fernand Terral, celui qui a enlevé Cachemire à M. de Bruand, ne lui suffisait pas. Il voulait autre chose. Mais quoi? Il attendait, comptant sur son étoile.
Fernand croisa, un soir, dans le Luxembourg, un jeune homme qu'il reconnut, Charles Bourdenois, son camarade d'enfance, son compagnon de voyage qu'il n'avait plus revu, qu'il croyait mort. On causa. Bourdenois n'était pas riche. Il avait été nommé pensionnaire du département, avec un subside de 600 francs par an.
—Tu comprends, dit-il, quelle aubaine. Chacun me félicitait de mon bonheur et se plaisait à faire ressortir la générosité intelligente de mes protecteurs. Cinquante francs par mois, c'est-à-dire la liberté, Paris, les Musées, les ateliers en renom, les joies de la camaraderie, puis un nom, la gloire, la fortune, peut-être... Hélas! mon ami, tu le sais sans doute comme moi, cinquante francs par mois, c'est en réalité l'atroce misère: et en fait de camaraderie, on ne trouve que jalousie, dénigrement et haine, en sorte qu'aux difficultés matérielles viennent se joindre les obstacles vivants. Qu'importe, au surplus! j'ai accepté la lutte, je travaille opiniâtrement, je ne dîne pas tous les jours, je vis à peu près seul, mais je veux arriver, et les progrès que je fais soutiennent et avivent incessamment ma foi.
«Je ne viserai jamais à l'argent. Mon seul chagrin, c'est de n'avoir pas un atelier assez grand pour travailler, et de ne pouvoir payer des modèles. Je suis obligé, quand je veux faire des études d'après nature, d'aller, comme aujourd'hui, chez un de mes amis qui a un vaste atelier, boulevard Pigale, et qui a toujours des modèles. C'est une grande course, car je demeure faubourg Saint-Jacques, et qui me fait perdre beaucoup de temps. Le soir, je vais faire une promenade en fumant ma pipe le long des grands boulevards déserts qui vont du chemin de fer de Sceaux à la barrière Fontainebleau. Cela, les jours où j'ai dîné.