—Voilà votre affaire, dit-il un jour à Fargeau. Une nature torse à redresser, qu'est-ce que vous en dites?
—J'y tâcherai, répondit Fargeau.
Il venait chez Cachemire tous les jours, et, dans le salon ou le boudoir—n'importe où—en présence de madame Labarbade quelquefois, il enseignait le latin au petit Adolphe, qui bâillait, se mettait à grimper sur les fauteuils au milieu de la leçon, ou fredonnait quelque couplet de vaudeville appris la veille. Fargeau, tout d'abord, avait essayé de dompter ce caractère d'enfant mutin, tapageur, méchant et mauvais. Peine perdue. Madame Labarbade, d'ailleurs, avait déclaré qu'elle entendait qu'on ne causât pas le moindre chagrin à son fils.
—Mais voyez donc le pauvre petit, disait-elle à Fargeau. Il est faible comme un poulet, pâlot et les yeux cernés.... le travail le fatiguerait. Laissez-le tranquille, allez. Une promenade au Luxembourg lui vaut tout autant qu'une leçon de votre satanée grammaire. Et puis, à quoi ça sert-il, le latin?
—Dites-le-moi? faisait Fargeau.
Il se tournait vers son élève et tout en haussant les épaules:
—Va-t'en jouer, mon ami, va. Tu n'as pas besoin de te tailler un avenir dans le marbre. Tu as une maman qui songe pour toi au solide.
Madame Labarbade souriait. Elle trouvait que Célestin Fargeau avait du bon.
Un beau jour, le petit Adolphe revint chez Cachemire escorté d'un sergent de ville, qui le tenait par le bras. L'enfant pleurait. Madame Labarbade poussa les hauts cris. Elle eût volontiers fait sur-le-champ une barricade contre l'arbitraire. On s'expliqua. Le jeune Adolphe, d'après le rapport du sergent de ville, avait trouvé fort ingénieux de faire tremper des grains de mil et de chenevis dans du rhum,—il avait lu la recette dans quelque almanach—de les y laisser macérer, puis de jeter aux poissons des bassins du Luxembourg ces graines ainsi imbibées d'alcool. Aussitôt les poissons, pris d'ivresse, de surnager, le ventre en l'air, comme morts, dans leurs bassins. Ç'avait été un grand scandale. Les habitués du jardin croyaient à un empoisonnement des eaux. Le petit Adolphe se vantait tout haut de l'espièglerie. Un sergent de ville l'emmena aussitôt chez le commissaire, qui renvoya l'enfant chez ses parents.
A ce récit, madame Labarbade faillit étouffer d'un accès de fou rire.