Quand le sergent de ville fut parti, elle prit son fils sur ses genoux et le couvrit de baisers, tout en disant à Cachemire et à Fargeau, qui étaient là:
—Hein? Quel esprit! Il inventerait le diable, ce gamin-là! Qu'en dites-vous, monsieur Fargeau?... Oui, mon chéri, tu as bien fait... Concevez-vous cela, Suzanne, griser des poissons rouges... Embrasse-moi, mon petit, tu ne seras pas un imbécile, va, toi, quand tu seras grand!
Depuis quelque temps, Cachemire ne jouait plus. Le théâtre tenait, comme on dit, un de ces succès de saison qui devait le mener jusqu'à l'hiver, une pièce d'été. Le mois de Juillet finissait à peine, et Cachemire ne devait rentrer qu'en octobre. Elle avait, d'ailleurs, besoin de repos. Elle était fatiguée. Elle passait quelquefois des heures entières, étendue sur une chaise longue, bâillant, prenant un livre, le laissant tomber, regardant le plafond, lasse, ennuyée, paresseuse. Bien souvent M. de Bruand la trouvait ainsi, un peu maussade. Il n'insistait pas, et se retirait. Cachemire en était satisfaite, et pourtant, au fond du cœur, bien au fond, elle se sentait un peu atteinte dans sa vanité. Elle eût voulu faire un peu souffrir—légèrement, d'ailleurs, et comme en passant—ce M. de Bruand, si froid et si dédaigneux.
Au surplus, elle l'oubliait bien vite, en songeant à Terral. C'est de ce côté-là qu'était sa vie. Quand elle savait que Fernand l'attendait quelque part, l'heure du rendez-vous venue elle quittait tout, se jetait dans un fiacre et allait vers lui. Elle montait bien souvent, en courant, les cinq étages qui menaient chez Terral. Elle arrivait essoufflée, poussait la porte et se précipitait dans ses bras, se pendait à son cou et l'enlaçait en lui répétant qu'elle l'aimait.
Il la laissait dire.
Cet amour, qui l'avait un moment enveloppé lui-même, commençait à s'affaiblir et disparaissait. Il avait cru trouver d'autres jouissances, jouissances d'orgueil, dans une liaison avec une femme comme Cachemire. Tout d'abord, il s'était senti fier de tenir sous sa main celle que tous enviaient et qui se jouait de tous. Il avait comparé cette vie enivrante, cet amour plein de griserie à cette vie calme et froide qu'il avait failli trouver à Saint-Mesmin et qu'il avait évitée. Il s'était dit que maintenant Paris compterait avec lui, ce Paris à qui il enlevait une de ses sirènes. Mais Paris s'était bien inquiété de lui! A peine l'avait-il regardé passer. Puis, encore un coup, il lui fallait se cacher pour aimer Cachemire. Elle n'était pas à lui tout entière, et cet amour, il le volait. Son impuissance le rendait furieux. Quand il disait qu'il pouvait bien se faire adorer de Cachemire, mais qu'il lui était impossible de la faire vivre, quand il s'avouait—et il fallait bien, à toute heure, qu'il se l'avouât—qu'un autre le payait, cet amour, il lui prenait de violentes rages. Il avait envie de faire un éclat.
Repousser Cachemire? Il y avait songé. Mais c'était briser peut-être le balancier qui devait lui permettre d'arriver à son but. L'afficher bravement aux yeux de tous, la forcer à rompre tout à coup avec M. de Bruand? Mais c'était aller droit à l'aventure! Que deviendraient-ils, l'un et l'autre? Il lui manquait, pour tenter cela, la première mise de fonds, l'argent qui lui eût permis de faire des dettes, de vivre de la haute vie, en attendant le hasard, ce compère des ambitieux.
Mais Fernand était pauvre; il avait atteint, sans en être satisfait, un de ses premiers rêves,—il devenait amer parfois—rarement,—il avait peur que l'avenir ne tînt pas plus que le présent. Sans cette foi robuste en lui-même qui lui faisait tout supporter, tout entreprendre, il eût renoncé à tout assaut. Il avait pourtant la patience en même temps que l'audace. Aussi bien, après quelques pensées défaillantes, se redressait-il plus impétueux que jamais dans sa course à la fortune.
Il ne voyait plus Fargeau. Ses visées s'étaient tournées d'un autre côté. Il s'était fait présenter, par un ami qu'il connaissait à peine, dans un cercle où l'on jouait. Quelque crédit chez un tailleur, et Terral, élégant des pieds à la tête, avait fait son entrée un soir. Au lansquenet, il risquait peu de chose,—quelques louis empruntés çà et là,—mais si bien, si à propos que, limitant son gain, il ne sortait pas sans avoir grossi son maigre capital. Il savait calculer le nombre des séries, et juger si la main s'épuisait, comme si pendant dix ans il eût piqué le carton dans une maison de jeu. Quelle que fût son audace, il ne risquait pas les coups énormes. Une perte brusque eût pu le ruiner. Une fois décavé, plus de ressources. Il avait trouvé, grâce à des tentations comprimées et à une terrible force de volonté, l'introuvable moyen de vivre du jeu à Paris, dans un cercle—et il s'était juré de vivre ainsi, dépensant le lendemain ce qu'il avait gagné la veille, jusqu'au jour où, un capital en main, il pourrait se mesurer face à face, pied contre pied, comme dans un duel, avec sa Chance.
Cette vie de privations relatives, d'envies inassouvies, de rages sourdes, de bouillantes ambitions, comme elle lui pesait cependant! Il était temps qu'il trouvât, n'importe où, de n'importe quelle façon, une occasion d'employer ses forces inactives, et de dépenser ce trésor de combinaisons, de projets et de machinations, entassé le jour dans ses courses à travers Paris, la nuit dans ses veilles, seul sous les toits, si haut, près des étoiles qu'il dédaignait; si haut, loin de cette rue où il voulait passer, tête levée, en ouvrant la foule comme le boulet.