Cachemire avait voulu déménager. Elle habitait à présent, dans l'avenue des Champs-Élysées, un petit hôtel qui appartenait à M. de Bruand, et qu'il avait loué jusqu'ici à la comtesse Simpson. Lady Simpson étant retournée en Angleterre, il avait mis l'hôtel à la disposition de Cachemire. Suzanne quitta son appartement avec une joie d'enfant. Elle n'avait pas ce culte des souvenirs qui rend la vie si chère et peuple le chemin que l'on suit d'ombres souriantes qui doucement vous accompagnent, tout bas vous parlent et rendent la route et moins longue et moins dure. Elle ne savait pas ce que l'homme laisse de joies accrochées aux angles des maisons, repliées dans les recoins des murailles, et comme assises encore ou endormies sur les vieux meubles, joies qu'il retrouve, bien changées quelquefois à la première visite faite au passé. S'éveiller dans la dentelle, sous un plafond peint par Chaplin, après s'être endormie dans des draps jaunes, sous des poutres de chêne noir, luisantes et tarotées par les vers, loger ici, puis là, puis ailleurs, ne tenir à rien, ne s'arrêter nulle part, ne rien laisser de soi-même aux lieux qu'on habite et ne rien leur prendre, jouir de tout, comme en courant, et tout oublier, en une nuit, en une seconde, c'est leur existence! Elles portent tout avec elles, comme un voyageur qui n'est sûr ni du gîte, ni du pain. Elles ne connaissent que le Présent. Et qu'elles ont raison! Le Passé? Fi, l'horreur! Et l'Avenir? Ah! l'Avenir... Je vous le dis en vérité, elles font bien de ne pas le regarder!
C'était un hôtel élégant, situé entre cour et jardin, avec un perron en pierre, une grille Louis XV et des murailles de hauteur moyenne toutes couronnées de lierres. Deux étages seulement, une bonbonnière. Au premier, le salon tendu de blanc, avec des horloges à cadran bleu incrustées dans les cheminées de marbre blanc veiné de jaune. Un boudoir à gauche, à droite un petit salon de lecture. Du côté du jardin, un fumoir avec divan et canapés de soie jaune. Au second, la chambre de Cachemire, un nid de soie et de dentelles, candide, virginal, du duvet de cygne ou de l'hermine. Un cabinet de toilette, une autre chambre, et, au-dessus du fumoir du premier étage, un autre boudoir dominant les jardins environnants, un boudoir plein de parfums et plein de fleurs. Les écuries et le logis des gens étaient au fond du jardin, cachés par des catalpas énormes et des arbres de Judée. Madame Labarbade habitait la chambre parallèle à celle de Cachemire. Elle avait fait, du spacieux cabinet de toilette qui y attenait, l'appartement du petit Adolphe. Elle vivait là, grosse et grasse, se mirant avec complaisance, prenant l'air du bureau et se faisant les ongles tout comme une autre. Elle ressemblait à ces vastes Flamandes des tableaux de Rubens, appétissantes, hautes en couleur; et, se comparant à cette petite Cachemire, blanche et délicate,—elle se disait, souriant de ses lèvres rouges:
—Ma foi... dame... le hasard... qui sait?
Lorsqu'elle voulait voir Fernand Terral, Cachemire allait le plus souvent chez lui. Ou bien ils se donnaient un rendez-vous au pied de quelque monument, à l'angle d'une rue, ils montaient dans un fiacre et se promenaient à travers Paris. Il y avait dans ces courses, stores baissés, une saveur de fruit défendu qui plaisait à Cachemire. Elle était née pour tromper: elle trompait. Quelle joie! La fille d'Ève se sentait à l'aise dans ce milieu de petits mensonges, de fuites furtives, d'intrigues embrouillées et de perfidies.
Quand madame Labarbade, qui avait surpris la plus grande partie des secrets de Suzanne et qui s'était fait confier les autres, lui disait:
—Prenez garde! M. de Bruand n'a pas l'air bien patient. S'il apprend ce qui est, il se fâchera, et ce n'est pas ce M. Terral qui fera marcher la maison lorsque nous serons sur le pavé.
—Ah bah! répondait-elle. Je ne suis pas une esclave, n'est-ce pas? Il arrivera ce qui arrivera, J'aime Fernand, et l'autre m'ennuie, voilà!
Au mois de septembre, un jour que M. de Bruand était parti dans le Nivernais, pour ouvrir la chasse, elle avait invité Fernand à venir prendre le thé à son hôtel. Fernand était venu, par hasard, l'air ennuyé. Il était las décidément de cette liaison, il s'était trompé de route. Il songeait à rompre. Et pourtant il vint.
C'était le soir; madame Labarbade était sortie; elle avait emmené son Adolphe au théâtre. Cachemire n'avait gardé que sa femme de chambre, Constance, pour faire le thé.
—Vilain, dit-elle à Fernand dès qu'il arriva, tu t'es fait attendre. Regarde-moi. D'où viens-tu?