—Je veux vous laisser dormir. Mais, ah! çà, voyons, dit Fargeau, vous êtes bien décidé à ce duel?
—Décidé, non! mais je me battrai. Oh! je connais toutes les phrases faites là-dessus. Rousseau dixit. Désertion, lâcheté, suicide à deux. Et l'on a bien d'autres choses à faire en ce monde qu'à se lever à 5 heures du matin, à se mettre en bras de chemise comme un garçon tapissier et à déranger quatre hommes de bonne volonté. Mais empêchez les malapris de vous marcher sur le pied ou de salir de leurs talons les tapis de vos maîtresses! Ce qui m'ennuie, c'est que le mélodrame finit la plupart du temps par un vaudeville, et que la grande dame des champs de bataille et des guerres civiles vous fait neuf fois sur dix l'affront de vous mépriser et de vous renvoyer sain et sauf et remettant son habit comme un bourgeois qui vient de faire des haltères.
—Tout cela est triste et vous riez, dit Fargeau.
—Croyez-vous? fit M. de Bruand.
—Au fait, reprit-il, voilà comme la force des choses fait qu'on se mêle de la partie alors qu'on voulait seulement juger les coups. Le rôle de spectateur indifférent est des plus difficiles, et bien fort qui résisterait à l'envie de siffler les marionnettes. Qu'avais-je besoin de rouler des yeux d'Othello devant Cachemire et son amant? Se battre, c'est du temps à perdre et les désœuvrés comme moi n'en ont pas trop pour mener leur existence inutile!
Fargeau dans un fauteuil, les jambes croisées et la tête renversée sur le dossier roulait une cigarette en regardant la rosace du plafond où pendait une lanterne japonaise.
—Bah! donnez une leçon à ce Terral et le temps ne sera point perdu. Mais du diable s'il était utile de dégainer pour mademoiselle Cachemire. Quand je songe que cette fille, avec toute sa perversité, est encore une des meilleures que l'on puisse rencontrer, j'en ai froid dans le dos. On est fort indulgent, à mon avis, pour ces créatures qui ont la circonstance atténuante de la beauté. Que la Vénus de Milo soit une scélérate, elle trouvera demain des défenseurs qui prouveront par A plus B que tant de perversité ne peut entrer dans une telle poitrine. A la vérité, la plupart de ces filles ne valent que le mépris, mais j'en sais qui méritent aussi la colère des honnêtes gens. Passe pour Cachemire! Inconsciente du mal qu'elle peut faire, obéissant aux sollicitations de ses appétits et de ses sens, elle se laisse aller à la dérive, à la garde du diable, au hasard, et mettant le pied en riant sur la côte où le vent la pousse. Et elle briserait les existences sans qu'on pût lui en vouloir beaucoup, à peu près comme l'enfant casse en deux son joujou,—pour tuer le temps. Ce n'est point là la grande courtisane. Celle-ci, il faut la voir de près pour la bien juger et, tel que je suis, je connais bien des choses. Le monde ébloui qui les voit passer au Bois, je ne sais où, partout,—puisqu'on ne peut entrer nulle part sans se cogner à l'une d'elles,—se laisse prendre encore à leur luxe, à leur grâce, à leur beauté composite, engluer par leurs sourires. Et pour lui, qui sait? ce sont peut-être les grandes calomniées. Qu'elle daigne saluer Héraclite qui passe et, tout grincheux qu'il est, Héraclite avouera qu'elles valent mieux que leur réputation. Pauvre de moi! J'ai le crâne assez dépourvu de cheveux, et le cœur assez chauve d'illusions pour les considérer sous leur jour véritable. Vivent les sceptiques; ils voient juste! Souvenez-vous de Montaigne et rappelez-vous ce qu'il dit de ces fameuses courtisanes italiennes si vantées, si chantées. Il n'en eût point donné, je parie, un fétu même à l'heure où la libéralité du temps ne l'avait pas doté de sa gravelle. Eh bien! moi, simple spectateur comme vous,—mais plus désintéressé que vous,—j'aperçois le vrai et je le dis tout cru. Le cœur me saute à voir la France, cette pauvre diablesse de nation qui est encore la meilleure de toutes, ainsi livrée à ce sérail. La courtisane a tout envahi, elle est à toutes les avenues, elle tient tous les secrets, elle dirige toutes les consciences. C'est la courtisane qui prend par la main la jeunesse et la traîne dans le monde,—tiers, quart ou fraction de monde,—pendue à sa jupe, étiolée, pâlie. Le jeune homme passe brusquement du salon de sa mère au boudoir de Cora. Là, dans ce milieu bizarre, capiteux, troublant, il apprend à douter de sa foi, à railler ses croyances, à tout jeter, lest d'honneur et de convictions, par dessus les moulins. Et vous le savez bien, parbleu, que le Mentor de nos Télémaques a maintenant de la poudre de riz sur les joues, et dans le dos des suivez-moi jeune homme! Encore si c'était Ninon de Lenclos. Mais les Ninons du jour n'offriraient à Voltaire d'autre bibliothèque que les mémoires d'Anonyma ou les Parnasses, édition belge. Jeunes gens où êtes-vous? Demandez aux avant-scènes! Le gilet échancré jusqu'à l'abdomen—qui naîtra plus tard,—le camélia blanc à la boutonnière, les cheveux en deux, ils sont autour d'elles, autour d'Anna qui sourit, ou de la vieille Esther qui fronce les lèvres. On joue du George Sand sur la scène et pendant ce temps l'on trace dans cette loge, là-bas, le programme du souper prochain, l'on s'associe pour le lansquenet, et, pour passer le temps, on se fiance. La Marceline décrépite épouse Chérubin qui paye les cornettes, et si Chérubin réclame, parle d'oiseau bleu, ou, par hasard, de la romance à madame, Marceline dit:—Eh bien! et ta sœur? Voilà les adolescents. Que seront les hommes? Mon cher Bruand, par ma foi, je vous trouve l'indulgence même. Vous voyez cette comédie et vous haussez les épaules. Mais c'est un drame aussi cela. Songez que, par leurs amants, vieux ou jeunes, ces femmes ont un œil dans toutes les familles, une oreille à la chambre de vos épouses, qu'elles ont le secret de vos fautes et le dernier mot de vos défaillances, qu'elles ont les lettres et les serments, qu'elles tiennent la moitié de Paris par le cœur, par les sens ou par la gorge, qu'elles gardent pour leurs vieux jours ce qu'elles ont deviné de secrets de familles, de plaies cicatrisées qu'elles rouvriront, de blessures qu'elles essaieront de faire saigner. Elles sont inoffensives, dit-on, naissent et passent, emportées comme elles sont venues—par un souffle? Et c'est votre indulgence ou votre curiosité qui fait leur force. Inoffensive? Et dans combien de drames bourgeois n'ont-elles pas joué le premier rôle? Que de foyers déserts! Par elles, que de faibles gens déshonorés, de cœurs flétris! Elles peuvent tout. Et si toutes elles n'agissent pas, c'est qu'elles sont lâches. Ah! que de haines dans ces âmes fangeuses contre vos mères, contre vos femmes, contre vos sœurs! Que de vengeances méditées, quelle âpre soif de prendre leur revanche sur ces honnêtetés qui les éblouissent! Elles tremblent et reculent, soit. Leur main défaille. Mais supposons-les aussi courageuses qu'elles sont haineuses, avec la force dont elles disposent (et quelle force la faiblesse des autres!) l'équilibre est rompu. Elles règnent et vous mettent vos fautes sous le menton comme on y mettrait un couteau. Les exemples ne manquent pas,—ni les scandales, Paris a vu de ces chantages à l'amour organisés comme un plan de bataille. Vous avez été trop bon, M. de Bruand, et Cachemire peut-être n'a qu'à attendre pour devenir mauvaise. Les femmes, c'est le contraire du vin. Elles s'aigrissent en vieillissant.
Peu après, ils se séparèrent. Il y eut, dans la poignée de main que Fargeau donna à Léon, quelque chose de l'embrassement d'un père.
Le lendemain, on se rencontra au bois de Boulogne. Le jour s'éveillait, un vent un peu frais passait à travers les branches. Il y avait, dans le ciel, comme une promesse de chaleur et de vie. Dernier sourire de l'été. On devinait des oiseaux dans les arbres, on sentait des frémissements d'ailes sous des frémissements de feuilles, et parfois dans cette matinée de septembre, comme des bouffées de printemps.
Dans la voiture qui les conduisait, M. Handa-Machado, tenant les épées, enveloppées de serge verte, ne disait mot. Fargeau, tête baissée, semblait regarder son pantalon noir, luisant aux genoux; M. de Bruand, à la portière, contemplait les arbres déjà jaunes et le ciel toujours bleu.