— Vraiment, mademoiselle, vous êtes actrice et vous appartenez à la Comédie-Française?
— J’ai cet honneur, dit la bouquetière.
Elle ajouta bien vite:
— Oh! je ne suis pas Mlle Contat!... Mais, toute petite pensionnaire que je suis, j’ai eu l’honneur de doubler Mlle Charlotte Lachassaigne, dans Le Mariage de Figaro, un soir qu’elle ne pouvait jouer Fanchette. Oui, Mlle Lachassaigne, qui passe pour être fille du prince de Lamballe, vous savez! J’ai joué Fanchette au pied levé!
— Il est très joli, votre pied! dit le petit marquis.
Mais, sans paraître faire attention au compliment, la jolie fille continua, heureuse, sans doute, de parler de son théâtre, de son cher théâtre, de ces coulisses dont l’odeur reste aux narines et la passion au cœur, quand on les a quittées, quand elles vous ont quitté.
— Et comme j’avais été applaudie au défilé du quatre, vous savez, sur l’air des Folies d’Espagne, le soir que je remplaçais Mlle Charlotte, malade, et que M. Caron de Beaumarchais, me donnant une tape sur la joue, m’avait dit: «Petite Fanchette, je te ferai un rôle», voilà: j’ai pris ce nom de Fanchette, je l’ai gardé au théâtre, je l’ai gardé à la ville, et la Fanchette de M. Caron de Beaumarchais est devenue Fanchette la bouquetière, pour vous servir, monsieur, si vous avez à fleurir votre boutonnière ou le corsage de quelque jolie dame!
Une actrice de la Comédie-Française! Le marquis ne pouvait se lasser d’examiner, d’étudier cette gentille personne, qui le regardait aussi, hardiment, de ses beaux yeux bleus. Et, avec cette facilité qu’on a à se confier très vite aux compatriotes en pays étranger, la jeune fille racontait, en affectant une gaieté qu’elle n’avait pas sans doute, comment elle avait rêvé de devenir une grande comédienne, petite ouvrière qu’elle était, quittant le logis de la rue Beautreillis pour figurer dans les pièces de théâtre, grondée par ses parents, mais, malgré eux, montant sur les planches, heureuse de voir de près les admirables artistes qu’elle voulait imiter: M. Préville, M. Dugazon, Mlle Olivier, — si jolie avec ses cheveux blonds, Mlle Olivier, qui créait Chérubin, et qui mourait en plein triomphe, attristant ce Paris qu’elle avait charmé.
— Et, après avoir été figurante, j’allais devenir..., j’étais devenue actrice! M. Monvel ne m’appelait jamais que Fanchette, petite Fanchette, comme M. de Beaumarchais. Et patatras! la bourrasque arrive, je prends peur et je me sauve pour venir tenir ici un autre emploi et jouer les fleuristes! Ah! que je regrette d’avoir quitté Paris! On m’y aurait peut-être coupé le cou, — car, je puis bien vous le dire, je suis royaliste; mais, au moins, je n’aurais pas respiré le brouillard de Londres, qui me fait mal et me donne l’envie de reprendre un bateau pour Boulogne ou Calais!
— Ma chère enfant, vous avez les mêmes regrets que moi, et il me semble que vous exprimez mes propres pensées; mais, je vous l’ai dit, fit le marquis, rassurez-vous. Vous ne le respirerez pas longtemps, ce diable de brouillard, qui me prend à la gorge, comme vous. L’argent, je vous l’ai dit, vous entendez, l’argent, un roi qu’on ne détrône pas, aura raison de ces Jacobins. Et, dans huit jours...