— Ne répétez pas ce que vous avez l’habitude de dire. Cela porte malheur. Et combien de huit jours déjà font vos huit jours?

— Il serait facile d’en établir le calcul, miss Fanchette. A quoi bon? Ce ne sont pas les huit jours passés, ce sont les huit jours à venir qui comptent!

Cependant, l’été finissait, l’hiver venait, le triste hiver brumeux de Londres, enveloppé dans une atmosphère roussâtre. Fanchette souffrait à aller par les rues offrir aux passants ses tristes fleurs gelées. Et le marquis, réduit à ses derniers shillings, voyait avec effroi se dresser l’heure spectrale où il lui faudrait, comme les autres émigrés pauvres, accepter le shilling d’indemnité du gouvernement anglais.

A cette perspective, il se sentait sourdement irrité et comme insulté. Il se rappelait les drapeaux des gardes à Saint-James et les caricatures de Rowlandson aux étalages des libraires. Il se disait qu’à cette heure même, les habits rouges se heurtaient aux habits bleus et que le sang français coulait sous les balles anglaises. Accepter de ces gens-là un subside, il faudrait, palsambleu! en être réduit à la dernière extrémité pour s’y résigner. Mais comment vivre lorsque le dernier écu rapporté de France serait épuisé? La logeuse de Crown Court, grosse personne rouge comme une tomate et forte comme un tonneau d’ale, mistress Sniddle, ferait bien crédit quelque temps à son locataire. Ce n’était pas une mauvaise femme; mais elle répétait volontiers que feu Sniddle l’avait laissée veuve avec six enfants à nourrir et que le prix de ses loyers servait à acheter des bas aux petits.

Le marquis voyait ainsi approcher l’heure où il faudrait trouver des ressources pour vivre.

— Si vos huit jours durent encore longtemps, monsieur le marquis, vous en serez réduit à vous faire cuisinier comme tant d’autres, lui disait Fanchette en riant.

— Non, ma chère enfant, mais j’ai trouvé un métier digne de moi. Et, en attendant, ne m’appelez plus «Monsieur le marquis», je vous prie. Il me semble que ce titre, qui vaut cher là-bas, mais qui m’est bien inutile ici, sonne mal sur vos lèvres.

— Et comment voulez-vous que je vous appelle?

— Je ne sais pas... Monsieur Hector... On m’a donné ce nom homérique... Je le garde.

— Monsieur Hector? Eh bien! monsieur Hector, quel métier avez-vous trouvé?