Jamais! Allons donc! Le temps de faire un petit voyage, de contempler un peu du vert acide des paysages anglais, du noir fumeux des villes sombres, et il retournerait bien vite au pays. On s’y battait, là-bas, sur cette terre soulevée comme par un frémissement de volcan, on s’y égorgeait, oui, mais c’était la France! C’eût été, sans doute, périlleux; mais c’eût été bien doux d’y rester!
Et le petit marquis soupirait.
— Bah! une semaine est bientôt passée! Dans huit jours, je pourrai me rembarquer, et, cette fois, pour Calais, pour Paris, pour la France!
En attendant, c’était la liberté, le salut, la sécurité que le marquis de Beauchamp, émigré, apercevait, pour la première fois, du haut de sa fenêtre à guillotine (le nom l’avait fait sourire), sous l’aspect d’une mer de briques dans le brouillard du matin.
Et, maintenant, c’était dans ce Londres immense qu’il lui fallait vivre. Pour combien de temps? Bah! encore une fois, un exil n’est pas éternel et ce n’est pas à vingt-cinq ans que le mot jamais peut être prononcé. Il fallait attendre. Les révolutions passent. Les bateaux qui emmènent les pauvres êtres déracinés les ramènent aussi, et le jour viendrait où le marquis de Beauchamp d’Antignac dirait à quelque batelier anglais, sur la jetée de Douvres:
— Allons en France!
Huit jours! Il s’était donné, en manière de plaisanterie, huit jours pour se mettre à l’abri et laisser passer la bourrasque qui emportait les Girondins et les envoyait, là-bas, à l’échafaud. Huit jours! Mais le temps passait, passait, et le pauvre gentilhomme périgourdin, le cœur gonflé, la bourse plate, errait, âme en détresse, dans les rues tristes, ou restait là-haut, au-dessus des cheminées, à relire un petit volume du chevalier de Parny, qui, trempé d’eau de mer pendant la traversée, imprégné d’odeur saline, sentait encore l’Angleterre. Ah! comme il regrettait, le petit marquis, d’avoir quitté Paris, avec tous ses périls, pour cet immense Londres avec tous ses ennuis! Il y aurait peut-être eu le cou coupé, eh! oui, peut-être. Et après? C’était une fin galante. Mais user ses jours, ses longs jours, dans la mélancolie noire des promenades solitaires, des heurts quotidiens contre des étrangers qui, pour être des hôtes, n’en étaient pas moins des ennemis, quelle misère!
Car il avait des préjugés, le marquis de Beauchamp d’Antignac, et quand il apercevait, le long de la Tamise, quelque gaillard qui sortait, titubant, d’une taverne soutenu par un sergent recruteur galonné et flambant neuf, il se disait que cette recrue allait, avant peu, l’habit rouge au dos, charger certaines gens qui, pour être des patriotes, n’en étaient pas moins des Français! Et cela ne lui plaisait qu’à demi, au petit marquis de Beauchamp, assez irrité d’entendre son nom, son nom de gentilhomme du Périgord, ainsi prononcé par ses amis d’Angleterre: Bioutchemp!
Ah! ses amis! Il n’en avait pas! Il ne connaissait personne, personne dans ce grand Londres. Trop pauvre pour aller dans les salons, ou à Richmond, où se réunissaient les élégantes; trop délicat pour errer, user ses journées dans les tavernes, ménager des malheureux derniers écus qu’il avait pu arracher au naufrage, il vivait solitaire pour ne point sembler prendre, auprès des princes qu’il eût pu fréquenter, des allures de parasite et pour allonger, à force de misérables économies, la petite somme qui lui assurait encore quelques mois d’existence étroite.
Mais quand il n’aurait plus rien, que ferait-il, le petit marquis? Irait-il grossir les rangs de l’armée de Condé, se battre avec des compatriotes? Se ferait-il cuisinier, brodeur ou professeur de français? Irait-il demander la fin de tout à l’eau saumâtre de la Tamise?