— Qui vivra verra! se disait-il.
Et il vivait ainsi, au jour le jour, si c’était vivre. Il vivait en se disant de semaine en semaine, de huit jours en huit jours:
— Qui sait? La semaine qui vient je serai peut-être à Paris, je reverrai peut-être Versailles!
Pour occuper ses matinées, chaque jour, il éprouvait une certaine curiosité presque nerveuse et comme agressive à aller, devant le palais de Saint-James, tout près de son logis, voir les grenadiers en habits rouges échanger, le matin, leurs drapeaux et jouer sous les fenêtres du vieux palais des airs de bataille et des marches de guerre. C’était chaque matin, devant le palais aux murailles noires, sèchement découpées comme des cartonnages, avec des arêtes blanches qui donnaient, même en ces jours d’été, aux créneaux gothiques une apparence neigeuse, le même cérémonial quasi religieux, la même marche solennelle: — le salut aux couleurs réglé comme par un rituel; — et les grenadiers aux tricornes plantés sur l’oreille défilaient, fifres et tambours chamarrés de blanc en tête, d’un pas rythmé, lent et sévère, qui étonnait M. de Beauchamp, lui rappelait les gardes-françaises, si pimpants, alertes, charmants, mais qui avaient tourné au peuple, les faquins!
Et quand il apercevait, sur ces drapeaux, des noms malsonnants pour un Français, de victoires anglaises: Blenheim, Ramillies, Malplaquet, brodés de jaune, une sourde irritation lui venait, une sorte de désir insolent d’accompagner l’aigre chanson des fifres de quelque refrain narquois:
Monsieur Malbrough est mort,
Est mort et enterré...
Et il s’éloignait alors, rêvant des beaux matins de Fontenoy, puis se heurtant, devant quelque magasin d’images, à des gravures aux couleurs crues, à des imageries sanguinolentes, où les Français étaient représentés coupant des têtes de femmes, promenant sur une pique la tête poudrée du roi ou hissant quelque prêtre, un moine ou un fermier général, à la potence d’une lanterne. Images aux enluminures hurlantes, qui soulevaient des grognements et de gros rires insultants parmi tous ces Anglais se pressant là, se poussant pour mieux voir.
Chose bizarre, ces caricatures contre les bonnets rouges qui, vengeresses, amusaient le marquis, ces injures aux Jacobins, l’agaçaient aussi. Il entendait des mots comme: French tigers, et cela lui déplaisait que ses contemporains, même sans-culottes, fussent ainsi comparés à des fauves. Alors, il se disait:
— Baste! oublions la politique. Les Anglaises sont délicieuses quand elles sont jolies. Regardons les femmes!