Il les regardait, il les lorgnait même, le pauvre émigré, et il les trouvait adorables avec leurs cheveux sans poudre, blonds ou noirs, leurs belles lèvres aux carnations de cerises mûres, leurs cous flexibles, ce beau sang clair, ces yeux qui rêvaient, et, peu à peu, il sentait que ces beautés décoratives et superbes ne valaient pas, pour lui, le piquant, le pimpant, le retroussis d’une grisette de Paris.
— Elles me rappellent leurs repas, les plats couverts de chairs roses, mais qui manquent de sel... absolument.
Le mordant d’une danseuse de l’Opéra lui plaisait plus que la grâce exquise d’une lady à la promenade. Et, pourtant, qu’elles étaient belles, les grandes dames des équipages de Pall Mall, dont les mères avaient posé pour sir Joshua Reynolds et lui avaient laissé quelques mèches de leurs cheveux!
Ainsi vivait le gentilhomme exilé, loin de ses vignes du Périgord et de son pied-à-terre de Paris, espérant, de semaine en semaine, le retour, le bienheureux retour.
Et, reportant ses espoirs hebdomadaires, le petit marquis voyait se dérouler le chapelet des jours. Mais, ce dimanche de juin, torride, avec son implacable soleil, plus que jamais il était triste, le marquis de Beauchamp, marchant le long des maisons closes avec son ombre devant lui. Mince, élégant, l’habit marron bien brossé, le chapeau hardiment planté, les souliers à boucles aussi corrects que ceux que le prince de Galles mettait alors à la mode, la cheville fine, le poignet léger, les cheveux sans poudre, mais bien peignés, du talon à la cocarde net et propre, ayant passé des heures à chasser les grains de charbon, le marquis passait là, dans le quartier noir de Drury Lane, comme il eût fait figure dans le château d’Antignac, près de Saint-Alvère, ou dans une galerie de Trianon. Il n’y avait pas à s’y tromper: c’était un Français, et, en dépit de l’usure de ses vêtements, un Français petit-maître qui promenait là sa solitude. Et les chiens anglais ne s’y trompaient guère, les bulldogs flairant l’étranger et hurlant à ses mollets.
— Peut-être, se disait le petit marquis, les animaux, moins politiques que les hommes d’État, traduisent-ils les vrais sentiments de nos chers hôtes!... Il n’y a pas à dire, ils subodorent le French dog!
Il s’avançait dans les ruelles étroites, regardant, au fond de lanes humides comme des puits, des babys superbes et des filles accroupies dans la pénombre. Il frôlait des débits de whisky d’Écosse où, derrière des rideaux rouges, des bruits de voix et de verres lui venaient, à travers l’étouffement des portes fermées. Il regardait les lanternes énormes, les enseignes fantastiques, chevaux blancs, couronnes d’or, pipes gigantesques, ancres farouches, et épelait, au coin des rues, des noms étranges, difficiles à prononcer s’il avait été forcé de demander son chemin.
Et, plus il allait, plus il se sentait seul, désespérément seul, dans ce silence, et une amertume lui venait. Il se rappelait qu’il avait tenté, l’autre jour, d’acheter, dans le Strand, une tortue que vendait un boy déguenillé. Une tortue pour avoir, dans sa triste chambre de Crown Court, un être vivant, une créature quelconque, quelque chose qui remuerait. Oui, mais qui souffrirait! Et il était plus humain de laisser la pauvre bête mal finir dans une turtle soup que de la condamner, elle qui n’avait pas d’opinion politique, ignorait M. Pitt et M. de Robespierre, à la prison, à l’exil.
Un moment, le marquis avait eu l’illusion d’une autre compagnie que celle d’une tortue, en sa solitude. Quoiqu’il eût l’horreur de ce qu’il appelait les «amours ancillaires», et qu’il regardât un peu comme des goujats ceux des gentilshommes du Périgord qu’il avait autrefois vus tout prêts à se reposer de Lindamire avec Margoton, les jolies maids en robes claires avec leurs bonnets fripons et leurs bras nus, le cou bien dégagé, lui paraissaient plus appétissantes et plus femmes que les belles figures de cire des ladies qui lui rappelaient le cabinet de Curtius. Il eût même volontiers oublié son rang avec une petite rieuse fillette, sa voisine, qu’il avait prise d’abord pour une Anglaise, avec son nom d’Annie, et qui était une Suissesse, Anna, parlant tant bien que mal le français quand elle saluait d’un «Bonjour, monsieur!», dans l’escalier du noir logis de Crown Court, ce jeune homme à l’air triste, d’une tristesse plus navrante que les autres, puisqu’elle tombait, comme un étonnement, comme quelque chose d’inconnu, d’irrationnel, sur un être jeune, charmant, fait pour sourire, vivre, aller, venir, agir, aimer...
Mais, elle, cette petite Suissesse, pouvait-on l’aimer? Il eût semblé à M. de Beauchamp qu’il faisait une chute dans une rivalité avec les palefreniers. D’ailleurs, Annie, avide de redevenir Anna, était prise du mal du pays. Elle étouffait, loin de l’eau bleue des lacs, dans le brouillard de Londres. Un beau jour, elle dit, dans un joli rire éclairant sa figure fraîche: