— C’est fini. Je n’y tiens plus. Je repars chez nous!

Elle le pouvait, la Suissesse!

Et ce fut alors, dans son exil, un nouvel exil pour le marquis de Beauchamp d’Antignac.

Maintenant, personne ne parlait plus français autour de lui, dans la maison de Crown Court. Personne. Anna, ce n’était rien, Anna, un prétexte à causeries; mais c’était un écho de la langue maternelle, une sorte de traduction vivante de l’anglais. Et, voilà, tout disparaissait. Envolé, le petit oiselet jaseur! Annie! Annie! Le marquis se demandait s’il n’avait pas été un sot de ne point se déclarer et il se moquait de lui-même:

— Comme si Chloris sans falbalas n’était pas la même que Toinon! Et, si j’avais parlé, — qui sait? — elle ne serait point partie!

Il soupirait alors. Il regrettait. L’amour, l’amourette, l’illusion, ce qu’on voudra. Un rêve!

Ainsi songeait le petit marquis de Beauchamp d’Antignac en sa promenade par les rues de Londres, en ce lugubre et étouffant dimanche de juin de l’an III, — l’an III, comme ils disaient là-bas!

II

Le petit marquis, en sa lente promenade, avait été, cependant, quoiqu’il errât, traînant ses pas sans aucun but, comme instinctivement attiré, poussé par une marche machinale vers le théâtre de Drury Lane, où, calculant avec soin ses ressources, supputant ce que lui coûtait sa maigre nourriture et son pauvre gîte, il se glissait, parfois, heureux d’échapper à la réalité par le rêve, aux dernières places du parterre, — ce parterre qui, par une ironie à la fois comique et irritante, s’appelait pit, comme le terrible adversaire du pays. Et, là, M. de Beauchamp d’Antignac écoutait les comédies de Sheridan et les drames de Shakespeare; mais il n’entendait guère ni ceux-ci ni celles-là, et se contentait de lorgner les jolies filles. Oui, Drury Lane, c’était le charme exquis des actrices anglaises, les profils d’anges, les voix faites de caresses, les joues en fleurs, les lèvres roses, humides, les jolies bouches aux dents blanches; c’était la belle Sarah Siddons, c’était Ophélie, Jessica, Portia, les évocations shakespeariennes; mais quoi! ce n’était pas le rire clair de Molière, la finesse de Marivaux, la pirouette de Molé sur son talon rouge, la riposte allègrement française, pas plus que le solide et patriotique roast beef, le vieux roast beef anglais n’était la cuisine du pays, le civet de lièvre périgourdin, que M. de Beauchamp arrosait de piquette rose, quand le champagne semblait l’énerver, et qui lui paraissait délicieuse sous le ciel de Saint-Alvère et de Bergerac.

Pourtant, encore une fois, Drury Lane, le théâtre, c’était la halte dans le songe, l’illusion, l’oubli. Et le petit marquis, sous la colonnade, interrogeait l’affiche du lendemain, épelant le titre de la pièce: The School for Scandal, — la Médisance, souveraine en tous pays, — lorsqu’en détournant la tête et en regardant du côté de la rue, il aperçut, toute seule dans ce coin de Londres, comme il y était seul lui-même, une jeune fille, jolie à croquer, coiffée d’un bonnet blanc coquet, qui se tenait accotée contre le mur de brique d’un logis fermé et tenait entre les mains un panier de fleurs, — un petit éventaire plutôt, — qu’elle eût présenté aux passants, s’il y avait eu là des passants dans cet étouffant Sunday désert.