— Oui, envolée. Je la retrouverai ici, par le souvenir!
Les chansons de Noël, les bruits des cohues de Christmas lui arrivaient comme une lointaine rumeur confuse, et l’abandon du destin lui était plus cruel dans cette joie brutale de toute une ville en liesse. Ah! dans la chapelle du château, à Saint-Alvère, l’arbre chargé de pommes et de grappes conservées des raisinières, l’arbre illuminé de bougies que le chapelain bénissait, autrefois, autrefois...
Il devait en revoir bien souvent, le petit marquis, des Christmas anglais et se rappeler ainsi, tous les ans, les Noëls évanouis de son cher Périgord. Les années, en effet, succédaient aux années et les huit jours du petit marquis devenaient des huit ans, des dix ans, plus encore... Le siècle avait fini, le dix-huitième siècle des philosophes et des paniers, des têtes poudrés et des têtes coupées, le siècle de la liberté pour les uns, de l’exil pour lui. Le siècle nouveau avait apporté des idées et des mœurs nouvelles, roulé des événements et des hommes. Il était né au bruit du canon, il continuait avec des mitraillades. Le marquis de Beauchamp reprenait instinctivement, mécaniquement, avec une sorte d’obstination machinale, ses promenades interrogatives du côté de l’ «Office des Étrangers».
— Que se passait-il? Qu’y avait-il de nouveau en France? En Europe? Allait-on pouvoir, enfin, faire ses malles et rentrer?
Non. La barrière était toujours dressée.
Il fallait des démarches pour se faire rayer de la liste des émigrés. Et, disait-on, une fois en France, on demeurait encore surveillé par les yeux de la police. Surveillé! Le mot retentissait à l’oreille du marquis comme une injure! Quoi! ne se pouvoir promener sur les boulevards sans qu’un mouchard de M. Fouché vous marchât sur les talons! Continuer à être suspect comme au temps même de la Terreur! Voir dans M. de Bonaparte un remplaçant de M. de Robespierre! Ah! non, vertubleu, non, mille fois non! Mieux valait encore la misérable chambre de Crown Court et le brouillard jaune de ce diable de Londres!
Et puis, maintenant, Hector de Beauchamp avait, dans cette Angleterre, un coin sacré où il allait parfois comme en pèlerinage et on eût dit qu’à Douvres il y eût, pour sa pensée et son corps, des racines. C’était, dans le green, la petite pierre sous laquelle reposait Fanchette, et il quittait volontiers son logis pour aller porter, déposer là-bas un bouquet de fleurs, de fleurs pareilles à celles que la comédienne étalait autrefois sur son éventaire.
Le temps marchait, et les années d’attente et de misère continuaient pour le petit marquis, pouffant de rire lui-même à cette idée que tout, comédie, tragédie, éloignement, tristesse, finirait «dans huit jours»!
— Ah! mes huit jours, comme ils s’allongent, mes huit jours!