Il n’eût tenu qu’à lui de revenir après la paix d’Amiens et lorsque Bonaparte permettait aux émigrés de rentrer. Mais, puisqu’on ne lui rendait pas ses biens, de quel droit rendait-on au marquis sa patrie? Il était plaisant, en vérité, ce Premier Consul, il jouait au souverain et ne disait-on pas qu’il venait d’adopter une livrée verte? Une livrée verte! La couleur de celle des gens de M. le comte d’Artois! Le marquis eût sifflé au passage l’équipage consulaire, — d’autant plus (les gazettes anglaises rapportaient le mot) que Bonaparte avait dit: «Ils sont ridicules les animaux qui me contestant le droit de choisir mes couleurs! Est-ce que je ne vaux pas le comte d’Artois? Ah! ma foi, ils en verront bien d’autres!»

— «Ils en verront bien d’autres!» Eh bien! non, je ne veux rien voir de cette mascarade, répétait le petit marquis. J’attendrai!

Il avait éprouvé une émotion profonde lorsqu’un soir, un pauvre diable de paysan s’était présenté à lui, lui rapportant du lointain Périgord le prix de fermages accumulés et lui disant:

— C’est Montpezat, votre métayer, qui, sachant que je passais en Angleterre, — je suis garçon d’écurie chez lord Holland, — m’a confié cet argent, qui est à vous, monsieur le marquis!

L’argent arrivait bien, M. de Beauchamp étant à bout de ressources. Ce bon Montpezat! Le modèle des serviteurs! Il y a de braves gens, en ce monde. Ah! toute sa vie durant, Montpezat jouirait de la ferme qu’il exploitait, il serait chez lui, à Ratevoul! Mais comment le Périgourdin avait-il pu découvrir la retraite de l’exilé?

— Au «Bureau des Étrangers», monsieur le marquis. Nous savions, là-bas, au pays, que vous étiez à Londres, et alors... Ah! monsieur le marquis, quand vous rentrerez à Saint-Alvère, on en tirera des pétards, on en allumera des feux de joie sous les châtaigniers!

— Plus tard, mon ami. Cela viendra. Mais plus tard. Ça ne peut pas durer, n’est-ce pas, ce Consulat?... Un Consulat! Des consuls! O parodie de l’histoire romaine!

Et le Consulat ne durait pas; mais il était remplacé par l’Empire, et, maintenant, c’était l’empereur qui gagnait des batailles et qui faisait pousser aux Anglais des cris de colère. Les caricatures continuaient à parodier Boney et son grand chapeau, ses grandes bottes et son grand sabre, sorte d’ogre empanaché et montrant les dents. Les passants continuaient à en rire; mais M. de Beauchamp ne pouvait s’empêcher de répondre, lorsqu’on lui parlait de «petites victoires sans conséquence» des Français:

— Tout de même, quelque peu importantes qu’elles soient, M. Pitt en a eu un coup de sang!

On haussait les épaules autour de lui, lorsqu’il disait encore: