— Il me semble que ce drôle vient d’entrer à Vienne!
— Oui. Par surprise...
— Mais qu’est-ce que cette nouvelle bataille que les crieurs annoncent?
— Rien du tout. Un petit engagement. Quelques patrouilles repoussées près d’un étang. Une escarmouche. Ils appellent ça Austerlitz!
Le petit marquis avait pris le parti de se laisser vivre au gré des événements. Et, dans cette inaction, calculant penny par penny ce dont il pouvait disposer grâce à ce que lui avait envoyé le fermier Montpezat, faisant aussi, pour épargner ses maigres ressources, des copies pour des maisons de commerce, les années qui bouleversaient l’Europe passaient, passaient, condamnant l’exilé à une sorte de torpeur fataliste. L’heure arriverait bien où l’on pourrait rentrer en France tête haute, puisque tout arrive...
Mais que c’était long et que les heures étaient lourdes! Ah! si ce Jacobin couronné n’avait pas fait fusiller le duc d’Enghien, M. de Beauchamp eût peut-être consenti à signer la paix avec lui et à passer par Paris pour se rendre en Périgord! Mais Paris était trop près de Vincennes, et l’idée de voir le petit Corse aux Tuileries semblait ironique au petit marquis. Alors, ne pardonnant pas, ne capitulant point, il restait fidèle à son entêtement. Il ne rentrerait que dans huit jours.
Et les noms de «petits engagements» continuaient à emplir les gazettes anglaises. Iéna, Eylau, Friedland, Essling, Wagram... Puis, d’autres encore, des noms espagnols, puis des noms russes... Le récit d’une grande et terrible aventure... Borodino, Moscou... Des bulletins constatant que l’armée, en ce moment même, à demi ensevelie sous la neige, était victorieuse et que «jamais la santé de Sa Majesté n’avait été meilleure»; puis, d’autres noms encore, tracés en lettres rouges sur la carte du monde: Lutzen, Bautzen, Leipzig... Des batailles en France... La Champagne piétinée... Paris tombé, l’empereur, oui, Boney, réfugié, cantonné dans l’île d’Elbe... Et, cette fois, le roi rentrant à Paris! Le roi! A Paris, le roi de France...
Le petit marquis, à cette nouvelle, avait résolu de rentrer bien vite, et, ayant refait ses malles tant de fois faites, défaites, refaites, il s’apprêtait, une fois encore, à reprendre, en s’arrêtant à Douvres, le bateau de Calais après avoir donné un dernier adieu à Fanchette. Mais c’était cette tombe, tout justement, qui le retenait, comme s’il allait laisser son cœur en Angleterre. Il avait vieilli, n’étant pas vieux, pourtant; mais il n’était plus le galant petit marquis promenant dans Piccadilly son élégance gentiment impertinente. Vingt ans d’exil — plus de vingt ans! — lui avaient apporté des rides. Alerte toujours, mince toujours, marchant toujours la tête haute, on ne lui eût point donné la quarantaine, et il l’avait dépassée. Tout de même, au coin des yeux, on eût déjà trouvé le semblant de la mélancolique patte d’oie. Mais l’entêtement de l’exilé avait pour complément la fidélité de l’amoureux. Les années ne lui avaient point fait oublier Fanchette, et de jour en jour, maintenant même, maintenant que la route était libre, il attendait, il temporisait avant de quitter le pays où il allait laisser cette humble petite tombe. Après lui, qui arracherait les herbes toutes prêtes à effacer les mots: «Fanchette, de la Comédie-Française»?
— Mes huit jours ont duré tant d’années! Ils peuvent bien durer quelques jours encore!
Ils durèrent cent jours, cette fois, les Cent-Jours du retour de l’île d’Elbe, et M. de Beauchamp fut réveillé, un matin de printemps, par mistress Sniddle, qui lui dit, effarée: