IL Y AVAIT fête à Rotterdam dans ce fantastique Zand-Straat qui n’a son équivalent qu’au Rideck d’Anvers ou dans les cabarets de la Cité de Londres.
Les bateaux de la Compagnie des Indes avaient débarqué, ce soir-là, deux bataillons de fantassins hollandais revenant de Java où, de tout cœur, ils s’étaient battus en bons soldats. Une révolte à étouffer, des insurgés javanais, ou, comme ils se nomment (et le nom a une sombre éloquence), des Chasseurs de têtes à châtier: les combats livrés avaient été rudes; mais, envoyés un an auparavant, en juillet 1846, pour soutenir les soldats et les coolies de l’armée des Indes, les braves gens qui revenaient en étaient sortis à leur honneur.
Revoir son pays, quelle joie! Durant le trajet du Moerdyck à Rotterdam, les deux bateaux pavoisés avaient été salués par les acclamations des paysans accourus sur les rives de la Meuse, et les soldats avaient répondu par des hourras aux saluts joyeux de leurs compatriotes.
A Dordrecht, cependant, comme on faisait escale, il s’était passé un fait grave. Les deux navires, le Ruyter et le Guillaume-III, s’étant trouvés à portée de la voix l’un de l’autre, les soldats rapatriés par chacun de ces navires s’étaient groupés sur le pont et, avec des gestes violents, avaient, malgré leurs officiers, échangé entre eux des menaces, d’un bateau à l’autre. On avait même jugé prudent, en voyant leur colère mutuelle, de ne point débarquer à Dordrecht, où cependant les habitants, bourgmestre en tête, avaient préparé une collation, un buffet chargé de poulets aux cerises et de bière et du vin du Rhin, pour les vainqueurs des Chasseurs de têtes.
Les deux bataillons revenaient des Indes furieux et jaloux. Il s’était passé ce fait, à Java, que la colonne du capitaine Adriaan-Carlos Flink ayant été envoyée à la poursuite des rebelles réfugiés autour de la vallée de Guepo-Upas, le capitaine, bouillant et intrépide soldat, s’était imprudemment jeté sur la trace des révoltés et avait, assez tristement, perdu là beaucoup de ses fantassins. Voici pourquoi. Cette vallée de Guepo-Upas est un lieu sinistre, l’enfer de Java. De forme ovale, profonde de quarante ou quarante-cinq pieds, une atmosphère putride rampe à hauteur d’homme dans ce fond lugubre et mortel. Rien sur le sol desséché que des cailloux, la lèpre hideuse d’une herbe jaunâtre, et, çà et là, entassés, sinistres, des ossements, des cadavres: squelettes de Chasseurs de têtes réfugiés là dans l’espoir d’échapper aux balles des Hollandais et frappés de la peste éternelle du Guepo-Upas, corps putréfiés d’animaux, carcasses décharnées et rongées de tigres, de cerfs ou d’ours: — un champ de mort, un charnier, quelque chose de redoutable, de farouche, de sombre, de meurtrier, sans merci.
Les Chasseurs de têtes, ces hardis révoltés javanais, moitié bandits, moitié patriotes, avaient audacieusement et habilement mis entre eux et la colonne du capitaine Adriaan-Carlos Flink le tragique vallon du Guepo-Upas. S’y engager, c’était mourir. Le capitaine Flink disait souvent, en faisant sonner haut son prénom de Carlos, qu’il avait du sang andalou dans les veines et que le flegmatique courage de ses Hollandais avait besoin d’aiguillon. Il lança donc ses troupes à travers la vallée, voulant, comme d’un seul bond, débusquer les rebelles établis au delà. Tourner le Guepo-Upas eût, sans nul doute, été prudent. Mais Carlos Flink mettait son point d’honneur à se montrer téméraire.
Il entra, le premier, dans la vallée sombre. Son courage même le sauva. Au bout de quelques pas, il sentit sa tête s’alourdir, un cercle de fer étreindre, à les briser, son front et ses tempes, et il tomba, comme foudroyé, sur les cailloux, criant encore: «En avant!» Ses hommes le prirent aussitôt et le rapportèrent en hâte au point de départ de la colonne, à l’entrée du Guepo-Upas. Le chirurgien le frictionna, lui fit respirer des sels violents, boire un peu de genièvre — l’eau-de-vie de Hollande — et le capitaine Adriaan-Carlos Flink revint à lui.
Il demanda alors si les Chasseurs de têtes étaient débusqués et mis en fuite.
— Non, mon capitaine, lui répondit un sergent, et nous n’avons même pas pu les atteindre!
Carlos Flink fronça le sourcil.