— Est-ce que mes soldats n’auraient plus de cœur? fit-il. Est-ce que le lieutenant Meppel n’a pas rempli son devoir? J’avais dit: «En avant!» Il me remplaçait. Il devait marcher. Où est-il?
— Il est mort, mon capitaine, répondit le sergent.
— Mort?
— Et quarante-deux hommes avec lui ont succombé.
— En vérité! Les Chasseurs de têtes tirent donc bien aujourd’hui?
— Ce ne sont point les Chasseurs de têtes, capitaine, fit le chirurgien après le sergent, c’est le Guepo-Upas qui nous tue. Voyez!
Du doigt, il désignait les survivants de la compagnie, assis sur le sol, accablés, livides, portant à leur front serré leurs mains brûlantes de fièvre, la plupart saisis de frissons, secoués par un mal terrible, la peste, l’étouffement lugubre que produisent les miasmes du vallon semé de squelettes, cimetière qui se venge, cette terre de mort et qui tue.
Une demi-heure de chemin dans le Guepo-Upas avait suffi pour décimer plus sûrement la compagnie du capitaine Flink que ne l’eussent fait en deux heures les coups de feu des Chasseurs de têtes. Après avoir essayé vainement de déployer ses soldats en tirailleurs, le lieutenant Meppel avait fait sonner la retraite. On avait aussi rapidement que possible regagné l’entrée de la vallée, mais un homme tombait à chaque pas.
On se traînait; on fuyait en titubant l’air méphitique; on rampait vers le grand air salubre, on tendait les lèvres desséchées vers l’atmosphère pure, vers le salut, vers la vie!
Mais tous n’y pouvaient pas atteindre, et les uniformes bleus et les larges pantalons blancs des soldats étendus pour toujours faisaient, au loin, des taches noires et blanches à côté des ossements des tigres lavés par les torrents des pluies.