Adriaan-Carlos Flink eut envie de se briser le crâne en voyant ses soldats repoussés et couchés à terre par cet ennemi insaisissable: l’air. Comment lutter contre un adversaire qui pénètre en vous par les narines, qui s’infiltre dans votre sang par les pores? L’expédition était manquée. Carlos ramena à Batavia les débris décimés de sa colonne, et, durant cette seconde partie de la route, bien des hommes, accablés, agonisant en chemin, succombèrent encore.
A Batavia, l’accueil du gouverneur général fut sévère. Le major général Engelvaard, venu d’Amsterdam pour inspecter l’armée des Indes orientales, fit observer au capitaine Flink qu’il n’était point permis de risquer la vie des soldats d’une aussi téméraire façon et dans une entreprise inutilement périlleuse.
— Votre excuse, ajouta le major général, c’est que vous avez fait de votre mieux pour mourir!
La Gazette de Java reçut l’ordre formel de ne pas dire un mot de cet échec.
Il y avait, le soir, au palais du gouverneur, un dîner qui ne fut point contremandé, pour ne pas donner l’alarme à Batavia, et tous les officiers de la garnison y étaient conviés. Carlos Flink se fit excuser; mais comme, après le repas, les convives, servis par des Malais aux robes de soie rouge et aux ceintures lamées d’or, prenaient le café sous les bananiers aux larges feuilles et les flamboyants étincelants de fleurs écarlates, on se mit à parler du triste résultat de l’expédition de Guepo-Upas. Évidemment, le capitaine Flink avait manqué de prudence. Mais qui pouvait le blâmer de son indomptable héroïsme? L’armée des Pays-Bas n’avait peut-être pas un meilleur officier que lui. Adriaan-Carlos était savant, doué d’un esprit profond, et le besoin d’action et de mouvement n’étouffait point chez lui la pensée. Son seul tort avait été, encore une fois, de tenter l’impossible.
L’impossible! Ce mot, désolant dans toutes les langues, amena, lorsqu’on le prononça, un petit sourire d’incrédulité parfaite sur les lèvres de Cornélius van Elven, capitaine d’infanterie de la même promotion que Flink, et qui se trouvait, par aventure, placé tout justement à table en face du major général Engelvaard. Cornélius était un homme froid, solide et un peu lourd, qui ne parlait, ne s’animait et ne souriait jamais qu’à bon escient. Le major général aperçut ce sourire, et comme il connaissait le tempérament discret et grave de l’officier, il voulut savoir ce que pensait le capitaine Cornélius.
— A ce mot: impossible, vous avez souri, capitaine! lui dit-il. Croyez-vous donc qu’on puisse sérieusement déloger les rebelles en traversant la vallée de Guepo-Upas?
— Mon général, fit Cornélius, je vous répondrais sur-le-champ si le capitaine Carlos Flink n’était pas mon ami intime. Mais nous avons grandi ensemble, ensemble nous avons passé nos examens et conquis nos grades. Moi, prudent comme un vrai Néerlandais, lui, bouillant comme un Aragonais, nous nous sommes toujours aimés, et ce qui est arrivé d’heureux à l’un a toujours été un bonheur pour l’autre. Lorsque j’ai vu rentrer hier sa compagnie aux rangs éclaircis, la même douleur qui lui arrachait des larmes de colère m’a étreint le cœur. Nous ne sommes pas seulement des camarades et des amis, nous sommes, Carlos et moi, des frères d’armes. Ne me demandez pas pourquoi j’ai souri, si j’ai souri, ce que j’ignore. Pour moi, le capitaine Adriaan-Carlos Flink est le plus remarquable comme le plus brave officier de l’armée hollandaise, et si vous me le permettez, mon général, je porterai un toast aux héros du Guepo-Upas, aux soldats de l’expédition, au lieutenant Meppel et au capitaine Flink!
L’heure des toasts était passée, mais la proposition de Cornélius van Elven n’en fut pas moins couverte de hourras et de bravos. Au moment où le capitaine se retirait, le major général s’avança vers lui, le prit familièrement par le bras et, l’entraînant un peu dans l’ombre, vers des caféiers:
— Capitaine, lui dit-il, vous n’êtes pas homme à laisser échapper un sourire, si quelque pensée bien nette ne traverse point votre esprit. Vous êtes en toutes choses pondéré et réfléchi. Puis, avec une ténacité superbe, ce que vous avez conçu dans le silence du cabinet, vous l’exécutez hardiment sur le champ de bataille. Vous voyez que je connais votre tempérament de soldat. Eh bien! votre imperceptible sourire de tout à l’heure signifiait clairement pour moi qu’il n’est pas, en dépit de tout, impossible de traverser la vallée du Guepo-Upas. Or, si la chose n’est pas impossible, capitaine, il ne faut point que l’armée des Indes reste sur l’échec d’aujourd’hui. Il faut que les rebelles soient battus dès demain, et celui qui doit les battre, c’est vous!