Alors, quand Margaret lui demandait vers quel but il marchait avec tant d’acharnement depuis des années, Cornélius van Elven semblait se transfigurer; ses traits placides et lourds prenaient soudain une expression vraiment inspirée, et l’ancien combattant des Chasseurs de têtes se mettait à parler, avec une éloquence chaude et une foi vibrante, des mystères que la nature cachait encore à l’homme et que l’homme devait un jour pénétrer. Il disait les contrées inconnues, les terres ignorées, les déserts immenses. Il montrait à Margaret éblouie tout ce que cet être fragile et nu, l’homme, jeté sans défense sur l’écorce terrestre, avait déjà trouvé et ce qui lui restait encore à découvrir. Puis, comme un amoureux qui eût tiré de sa poitrine l’image de la femme aimée, comme un prêtre qui tout à coup eût découvert l’autel adoré, Cornélius, enfiévré, ardent, ses yeux bleus jetant des éclairs, le geste élargi, la voix ardente, révélait à Margaret le secret de ses recherches.

— Tu as grandi, lui disait-il, sous le soleil d’Asie. Tu as connu les grands ciels d’un bleu implacable sur lesquels se découpent les palais blancs que l’œil ne peut fixer. Tu as cherché, enfant, sous les lianes des banians immenses, un peu d’ombre contre la chaleur; tu as vu des hommes à la peau de bronze que les rayons du jour semblaient réduire à l’état de squelette. Tu as baigné tes petits pieds de reine dans les flots bleus de la mer de Java. Tu as vu des pays aux arbres verts comme des émeraudes, aux lacs couleur de turquoise, aux fleurs jaunes comme de l’or ou rouges comme du sang ou des rubis. Eh bien! il y a, là-bas, du côté du pôle, après la région des frimas et des neiges, derrière les hautes montagnes de glace, au delà des brumes pleines de mystères et des glaciers où grelottent, dans leurs peaux de bêtes, les Esquimaux du Groenland; il y a, loin des icebergs formidables, une mer immense et bleue, plus bleue que celle du Bengale, au-dessus de laquelle volent, innombrables et pareils à des flocons de neige, des multitudes d’oiseaux inconnus! C’est la Mer libre, la grande mer, la mer profonde, la mer plus vaste que l’Océan, puisqu’on n’en connaît point les limites, et qui s’étend, avec ses bordures de glaces, jusque dans des régions où jamais voix humaine n’a été entendue! Cette mer, la mer libre du pôle, sir John Franklin l’a entrevue peut-être, Mac-Clintock est certain qu’elle existe, Mac-Clure en a parlé! Moi, je la cherche, et je veux, je veux, entends-tu? je veux m’enivrer de sa féerie, je veux respirer le vent qui souffle au-dessus de ses vagues, je veux, de mes lèvres avides, je veux boire de son eau glacée!

Et, continuant à décrire cette mer inconnue que son œil de voyant apercevait clairement là, devant lui, — comme une vision vers laquelle il pouvait étendre la main, — Cornélius van Elven entraînait réellement Margaret sur ce grand chemin du rêve. La fille de l’armateur de Batavia se laissait emporter par ces songes superbes. Elle aussi, plongeant ses grands yeux noirs dans les yeux bleus et pleins de fièvre de son mari, elle entrevoyait cette grande mer mystérieuse du pôle, déroulant au loin ses flots et commençant peut-être un monde. Pleine d’admiration, de respect et de passion pour Cornélius, elle trouvait que celui-là qui pensait à reculer ainsi les limites assignées à l’homme était un de ces êtres d’élection sur le front desquels s’est posée la langue de feu du génie. Elle lui disait: Parle! Parle! lorsque, comparant son premier état à celui qu’il voulait suivre, Cornélius répétait que le soldat conquérant qui tue n’est rien à côté du marin qui donne sa vie pour découvrir des univers. Et lorsque, après lui avoir tant de fois décrit, comme s’il l’eût réellement visitée jadis, cette brumeuse contrée du Nord où le vieil Odin, le dieu Scandinave, semble éternellement assis, dans ses glaciers brillants et beaux comme un Walhalla, sur son trône de neige, lorsqu’il lui disait:

— Je veux aller là, je veux attacher le nom de van Elven à la découverte de la Mer libre...

Margaret répondait, heureuse et fière:

— Ce que tu feras sera bien fait, Cornélius, et si tu as besoin de ma fortune tout entière, prends-la, prends, mon bien-aimé! Tu sais bien qu’elle est à toi!

Ce n’était pas de quelques milliers de florins que parlait madame van Elven. Maître Holtius, mort depuis quelques années, avait laissé à sa fille une royale fortune, bank-notes et tonnes d’or. De cette fortune, Margaret en avait donné une partie aux pauvres en souvenir du négociant. Le reste avait été confié à la Banque des Pays-Bas. Cornélius van Elven pouvait donc à son gré fréter un navire, dépenser ce qu’il voudrait pour l’expédition projetée. Margaret avait en lui la foi la plus profonde, une foi absolue, celle de l’enfant qui incarne tout amour dans son père.

— Merci, répondait alors Cornélius lorsque Margaret lui parlait ainsi. Quand j’aurai décidément trouvé le chemin qu’il faut suivre, le passage à travers les falaises sinistres, je partirai, ma bien-aimée, en te bénissant.

Cornélius van Elven n’avait d’autre amour que sa Margaret et d’autre rêve que son œuvre. Point d’enfants. On eût dit que la vie le condamnait au but unique qu’il entrevoyait comme dans la fièvre.

Depuis bien longtemps, Cornélius n’avait pas entendu parler de Carlos Flink. Le capitaine était reparti pour Bornéo ou pour Sumatra. Il y avait séjourné pendant plusieurs années, faisant son devoir, risquant sa vie, puis il en était revenu avec une maladie de foie assez prononcée, et il s’était marié à Overschie, dans ce petit village tranquille où il espérait oublier ses fatigues et ses déceptions. Adriaan-Carlos, malgré ses facultés hors de pair, son courage à toute épreuve, son coup d’œil admirable, cette intrépidité d’âme et de corps qui l’avait taillé dans le roc des héros, n’était, en effet, arrivé à rien, et se trouvait, à quarante ans passés, aussi pauvre que devant, malade et lassé de tant de luttes. A quoi lui avait servi de verser tant de fois son sang, inutilement et obscurément, dans ces rencontres ignorées avec des rebelles, sur la côte ou dans les montagnes? Il revenait au pays avec le même grade que jadis, et se répétant tout bas que l’aventure du Zand-Straat et la démission de van Elven avaient peut-être été les seuls obstacles à son avancement. La mauvaise note encourue subsistait, et les ministres succédant aux ministres n’oubliaient point l’équipée du terrible combat au fond d’une rue de Rotterdam.