Aussi bien, Adriaan-Carlos se sentait-il devenir subitement très pâle lorsque le nom de Cornélius était prononcé devant lui. Peut-être eût-il oublié ce passé douloureux, cette rivalité désastreuse, si le mariage lui eût donné la joie qu’il était en droit d’attendre. Mais le capitaine Flink avait tout justement épousé la seule femme qui ne pût lui convenir. C’était une bonne, douce et naïve Hollandaise, blonde, blanche et grasse, riant volontiers tout d’abord, mais rendue timide et presque triste par les soubresauts et les colères de son mari, et qui, dans le petit logis d’Overschie, passait maintenant silencieuse et peureuse, ne s’occupant que d’arriver à l’heure militaire pour les repas et faire flamber les cuivres polis de la maison.
Adriaan-Carlos, fumant sa pipe à sa fenêtre, regardait, du matin au soir, le calme paysage des environs d’Overschie, les grands prés d’un vert tendre sous un ciel gris pâle, argenté et lumineux, avec des nuages en flocons de neige, au loin des toits rouges, un moulin presque toujours immobile, des vaches tachées de noir paissant l’herbe piquée de fleurettes, l’eau des canaux étincelant au soleil, une fraîcheur, une santé, une paix profonde, un cadre tout fait pour un heureux.
— Paysage de ruminants! disait alors le capitaine Flink avec humeur. L’homme n’est pas seulement sur terre pour digérer! Ah! que je m’ennuie!
Tout l’ennuyait: sa femme, qui était charmante, avec son calme et clair visage; son chien, qui était fidèle; sa servante, qui était dévouée. Il avait d’abord cru trouver, avec le repos, le contentement dans ce coin de terre. Il n’y rencontrait que le vaste, écœurant et profond ennui.
— Je suis fait pour l’action, disait-il, criait-il tout haut, et les vitres du petit logis en tremblaient. Ma vie n’a plus de but maintenant. Je suis las de m’assommer ici. Qu’est-ce que je pourrais bien faire?
Une gazette de Rotterdam vint lui annoncer un matin que l’ex-capitaine van Elven, «le héros du Guepo-Upas», comme on appelait toujours Cornélius, préparait, disait-on, une expédition toute personnelle au pôle nord. Cornélius van Elven, après avoir tout d’abord conseillé à ses compatriotes de faire communiquer la mer du Nord avec Amsterdam, — œuvre superbe, qui devait être exécutée plus tard, — avait cherché ensuite une autre entreprise digne de lui et s’était résolu, paraît-il, à découvrir, délimiter et sonder la Mer libre du pôle. «Était-il besoin, ajoutait la gazette, de faire ressortir tout ce qu’avait d’admirable, de vraiment grand et de vraiment patriotique un semblable projet? Quelle reconnaissance devait garder un jour la Hollande à l’homme qui, après l’avoir si bien servie autrefois, voulait aujourd’hui la parer d’une nouvelle gloire!»
Carlos Flink froissa tout aussitôt le journal avec rage et le jeta à terre, pendant que sa femme Dica lui versait doucement son café.
— Trop chaud! il est trop chaud!... s’écria le capitaine après l’avoir goûté. Ce Cornélius!... Il y a donc des destinées comme la sienne! Toujours fortuné! Avait-il vraiment mérité plus que moi d’avoir de la renommée, de la fortune, et une femme?... Ah! quelle femme!...
La pauvre Dica entendait tout cela.
— Une vraie femme! continuait Carlos; énergique, ardente, et qui serait capable, en cas de malheur, de partager toutes les douleurs avec lui! Toutes!