— Est-ce que je ne partage pas les tiennes, mon ami? murmura doucement Dica en tendant le sucrier à son mari.

— Ce n’est pas la même chose..., fit Carlos. Satané sucre! il ne sucre pas! Où diable as-tu pris ce sucre?... Non, mille fois non, ce n’est pas la même chose!... A un caractère enragé comme le mien, il fallait une femme comme Margaret.

— Alors, dit madame Flink en s’efforçant de retenir ses larmes, puisque tu crois que c’était elle qui pouvait te rendre heureux, pourquoi ne l’as-tu pas épousée?

Ces paroles, les seules que Dica eût encore prononcées avec une nuance de reproche, firent sur Adriaan-Carlos l’effet d’un obus. Il bondit, regarda sa femme dont les yeux de faïence bleue se mouillaient de pleurs et dont le visage, rose et frais d’ordinaire, était tout pâle.

Puis il haussa les épaules et dit:

— Pourquoi? pourquoi?... Eh! parbleu! parce qu’il était là, lui! Parce que dans la part de chance faite à deux hommes grandissant côte à côte il a tout pris, lui, gloire et bonheur! Et je l’ai aimé! et je l’ai appelé mon frère! Ah! ce Cornélius! Je voudrais... oui, je voudrais lui prouver que je le vaux bien, dussé-je pour cela risquer cette misérable carcasse dont les balles et les couteaux des Chasseurs de têtes n’ont jamais voulu!

— Alors, tu le hais bien? demanda Dica.

— Oh! jusqu’aux moelles!

— C’est dommage, fit doucement la Hollandaise avec une expression de mélancolie que Carlos Flink ne comprit pas. Vois-tu, Adriaan, je ne dis rien, j’ai l’air de ne rien comprendre, mais je ne suis pas une sotte! Il n’y a rien de plus sinistre que la haine. Je ne connais M. van Elven que de réputation, mais je sais qu’il est aussi calme que tu es emporté, aussi froid que tu es bouillant, aussi disposé au rêve que tu es prêt à l’action. Unis entre vous, que de services vous auriez pu vous rendre l’un à l’autre, et aussi aux autres! Avec l’affection, on fait des miracles. Avec la haine, on fait des folies. Je ne sais pas où j’ai lu cela, mais le mot m’a frappé, et je l’ai retenu, mon ami: «La haine est une force perdue!»

Dans ce que venait de dire, avec cette intelligence profonde que donne la tendresse, madame Flink, Adriaan-Carlos ne vit qu’une chose: l’éloge de Cornélius. Il s’irrita davantage, se fâcha tout à fait et, tandis qu’il prenait son café en grommelant, Dica monta à sa chambre et se mit à pleurer toute seule. Quand elle redescendit, essuyant ses yeux rouges, elle retrouva le capitaine Flink à la même place, mais penché sur la gazette et songeant. Il entendit du bruit, releva la tête, et Dica fut toute surprise en voyant son visage: ce visage rayonnait.