Lady Franklin, avide de retrouver les traces de son mari, s’associait largement à l’entreprise, et toute cette affaire avait été conduite en Angleterre avec une telle habileté et une telle discrétion, qu’on n’apprenait, en Hollande, l’existence de cette expédition en quelque sorte ennemie qu’à l’heure où il n’était plus possible de la devancer.
Un matin, le courrier venant d’Angleterre apporta à Cornélius van Elven cette lettre datée de Liverpool:
«14 avril 185...
«Il y a dix ans, vous m’avez arraché la gloire d’écraser les rebelles de Java au delà du Guepo-Upas. Depuis dix ans, j’ai vécu sur ce souvenir qui a fait de nous, amis autrefois, deux adversaires. Aujourd’hui le sort, inclément pour moi, me permet de vous disputer une victoire nouvelle. Moi aussi, j’ai rêvé de passer triomphant à travers les mers arctiques. Moi aussi, j’ai pâli sur les cartes, interrogé, le compas à la main, ces grands horizons inconnus. Moi aussi, je crois avoir trouvé et j’ai pu réussir à intéresser bien des gens à mon œuvre. Le public et l’or hollandais vous étaient tout acquis. J’ai appelé à moi l’Angleterre. C’est sur un navire anglais que je pars, et nous ferons telle diligence que j’espère bien avoir l’honneur de planter le premier, à côté du drapeau de la vieille Angleterre, les couleurs de mon pays, les trois couleurs de Néerlande, sur la rive de la Mer libre.
«Demain notre navire lève l’ancre. Le Saint-James aura pris l’avance sur l’Espérance. Quand vous arriverez au Groenland, vous trouverez la trace de notre passage sur les glaciers. La place sera prise, la Mer libre découverte. Ce sera, si vous le permettez, la revanche du Guepo-Upas, capitaine van Elven!
«Adriaan-Carlos Flink.»
Après avoir lu cette lettre, Cornélius faillit avoir un coup de sang. Il ne ressentait pas seulement de la colère contre l’ancien compagnon de ses premiers combats devenu son rival, son plus cruel ennemi, il éprouvait une sorte d’accablement farouche devant cet obstacle imprévu qui se dressait entre son but et lui. Cette expédition tant rêvée, ce beau projet plein d’audace, ce n’était plus maintenant son œuvre unique!... Un autre avait conçu, un autre exécutait, à cette heure même, un pareil voyage!... Adriaan! L’Adriaan des années de jeunesse! Cet Adriaan-Carlos qu’il avait tant de fois pressé contre sa poitrine! La jalousie, les déceptions, la vie en avaient fait cet homme qui jurait de lui ravir son triomphe et qui écrivait si amèrement: «Votre défaite sera ma revanche.»
Jusque-là, Cornélius n’avait point haï Carlos. Il hochait doucement la tête lorsqu’on prononçait ce nom, et quand il parlait de son ancien ami, sa parole n’avait que de la pitié, et souvent de l’attendrissement. Mais dès lors, tout fut dit. La même haine violente qui faisait battre le cœur ardent de Carlos emplit l’âme plus ferme de Cornélius. Tant d’insolence gonfla la poitrine de van Elven, et Margaret l’entendit crier en montrant le poing à quelqu’un d’invisible:
— Misérable!
— A qui parles-tu? De qui parles-tu? demanda Margaret.