— De qui? De Carlos. Un traître. Un homme qui veut me voler le fruit de tant d’années de recherches, de veilles et d’efforts, comme un larron me volerait ma bourse! Ainsi, j’aurai fait de mes nuits des heures de labeur acharné, mon front sera devenu tout à fait chauve, mes yeux se seront creusés; à quarante-quatre ans, j’aurai l’air d’un vieillard, tout cela pour que maître Carlos me dérobe mon œuvre et me soufflette de la lettre que voici! Il eût été à terre et près de moi, je lui eusse répondu par un cartel. Je le croyais fou, je ne le savais pas méchant. Fou! Après tout, il l’est de croire que ce que j’ai mis tant d’années à concevoir et à découvrir, il a pu le deviner, lui, si rapidement. Il ne s’agit pas d’intuition, ici, il s’agit de trouver mathématiquement.
Puis, s’interrompant tout à coup:
— Mais voilà, ajoutait Cornélius. Il a, ce Carlos, une intelligence profonde et vive... Du génie! Presque du génie! Si ce que j’ai laborieusement cherché il l’avait trouvé, lui? Il est savant, très savant. Si ce passage du pôle il le découvrait avant moi?... Eh bien! il faut partir, partir en hâte! Il faut arriver avant le Saint-James! Il faut que le premier talon humain qui se pose là-bas, sur cette neige, sur ce sol glacé, ce soit le mien!
Et, avec une sorte de fièvre, lui si calme d’ordinaire, si maître de lui, il hâtait les préparatifs de départ, il poussait ses compagnons à lever l’ancre sur l’heure.
Les beaux yeux de Margaret étaient rouges maintenant. Elle pleurait, mais sans se plaindre. Elle avait rencontré, un soir, sur le quai des Boompjies, une femme blonde, à l’air triste et bon, qui regardait mélancoliquement le navire l’Espérance.
— Est-ce que vous avez un parent, votre mari ou votre frère, qui s’embarque sur l’Espérance? lui avait-elle dit.
Et la jeune femme avait répondu:
— Non! Si je regarde ce navire, c’est qu’il est cause que mon mari est loin, bien loin, qu’il ne reviendra jamais peut-être!
— Je ne comprends pas, dit Margaret.
— Hélas! madame, reprit la jeune femme, c’est parce que le capitaine Cornélius s’en va au pôle nord, que Carlos Flink y va aussi!