— Carlos Flink! s’écria Margaret.

— Je suis sa femme. Le connaissez-vous?

— Je suis la femme de Cornélius van Elven!

Margaret et Dica se regardèrent un moment, avec une expression étrange, comme si chacune d’elles eût mesuré ce qu’il y avait chez l’autre de haine contre celui qu’elle aimait; puis, dans la mélancolie profonde et douce du regard, dans les yeux bleus de Dica, dans les yeux noirs de Margaret, il y avait tant de douleur, de tristesse, d’effroi, de faiblesse et de bonté condamnées à la torture, qu’instinctivement leurs mains se tendirent l’une vers l’autre et que les deux femmes de ces hommes qui se haïssaient s’embrassèrent, comme si ce baiser de paix eût dû porter bonheur à ceux qui partaient.

Le lendemain, à l’heure où l’Espérance levait l’ancre, hissant fièrement, devant les autres bateaux pavoises, le drapeau aux trois couleurs hollandaises, il y avait dans la foule deux femmes qui se tenaient serrées l’une contre l’autre et qui priaient.

— Mon Dieu! disait l’une, ramenez Cornélius sain et sauf!

— Rendez-moi Adriaan-Carlos! disait l’autre.

Et toutes deux, à travers leurs larmes:

— Faites que leur haine mutuelle ne leur porte point malheur!

Le canon tonna, l’Espérance sortit de Rotterdam aux acclamations de la foule, et tant qu’on put l’apercevoir à l’horizon, sur les eaux vertes de la Meuse, Dica demeura debout à côté de Margaret, agenouillée.