Reste auprès des tiens, matelot.

Margaret eut encore la force de fermer sa fenêtre; puis elle tomba, les yeux gros de larmes qui ne pouvaient couler et à demi évanouie, dans le grand fauteuil où d’habitude s’asseyait Cornélius van Elven lorsqu’il rêvait à la grande mer, la mer féerique, la mer libre et bleue du pôle.

V

Le voyage de l’Espérance commença bien. Cornélius van Elven ne doutait pas du succès. Il éprouva la sensation de l’amoureux qui aperçoit enfin, près de lui, la femme aimée, lorsqu’il se trouva dans cette mer polaire qui engloutit parfois plus de trente vaisseaux dans un seul été. Ce paysage terrible et beau, cette mer d’un vert tendre comme une émeraude opalisée, et, au-dessus, le bleu pâli du ciel; ces courants de glace qu’emporte, en les brisant, le flot qui roule ces masses glacées, les icebergs, immenses, redoutables, détachés de la rive gelée comme les blocs gigantesques d’une avalanche; ces colossales masses contournées ou déchiquetées, tantôt lourdes comme des constructions cyclopéennes, tantôt découpées comme des clochetons gothiques; ces îles flottantes et menaçantes qui, d’un choc, eussent broyé l’Espérance, tenaient Cornélius fasciné, debout sur le pont et plongeant son regard au delà de ces immenses montagnes dont les stalactiques et les stalagmites géantes étincelaient, irisées comme du cristal.

— Par delà ces glaciers, se disait-il, est la Mer libre, la mer sans rivages, que le flot du Gulf-Stream échauffe éternellement! Allons! courage, Cornélius! Tu vas toucher du doigt ton rêve!

Un vieux baleinier, pris à bord du navire, hochait la tête cependant lorsqu’il entendait Cornélius parler ainsi, tout haut, comme un illuminé.

Il y avait tant d’obstacles encore à franchir; les ice-fields à éviter, ces immenses plaines de glaces de dix lieues de large parfois et qui, charriées par la mer, font voler en poussière le navire qu’elles heurtent, et les packs ou trains de glace d’eau douce et d’eau salée, aussi effroyables que la débâcle d’un univers gelé, et qui passent emportés comme un monde tout entier, crevassés, hérissés, informes, sinistres, oscillants, avec des ours farouches au sommet de leurs crêtes blanches.

Qu’il était loin maintenant, Cornélius van Elven, des arroyos de java, où le soleil dardait ses rayons implacables et où les Hollandais blonds, aux riches uniformes, et les brunes créoles aux écharpes écarlates cherchaient voluptueusement l’ombre douce sous les panaches des cocotiers et les arbres aux fleurs flamboyantes!

Il songeait parfois aussi à son calme foyer de Rotterdam, à sa compagne aimée, à ses livres d’habitude, à ce coin de feu où il avait passé tant de chères soirées, tisonnant, rêvant, entrevoyant des mondes inconnus dans ces bûches de bois qui brûlaient!... Comme il eût voulu embrasser Margaret! Mais il chassait bien vite ces pensées troublantes. Il avait besoin de tout son courage. Plus tard... plus tard il songerait à elle, lorsqu’il reviendrait au pays avec une gloire nouvelle et un nom immortel.

Pourvu que Carlos Flink n’arrivât point le premier à la mer de glace! Carlos devait être, lui aussi, dans ces parages de la mer de Melville. Un jour, un mirage étrange fit apercevoir au fond du ciel, à l’équipage de l’Espérance, l’image renversée d’un navire qui, les mâts en bas, paraissait errer d’une façon fantastique au fond de l’infini. Ce ne pouvait être l’Espérance, qui se reflétait ainsi dans le ciel. Le navire-fantôme était, en effet, d’une taille différente. Cornélius prit son télescope, demeura longtemps l’œil attaché sur ce spectre de navire et poussa enfin un cri de colère. Au mât de ce bateau, apparu dans l’air et ainsi aperçu par un phénomène de réflexion très simplement explicable par suite de ces icebergs, glaciers cristallins changés en miroir, le pavillon britannique flottait: le drapeau de la marine anglaise!